OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 Anonymous promet une Révolution 404 http://owni.fr/2012/04/25/anonymous-promet-la-revolution-404/ http://owni.fr/2012/04/25/anonymous-promet-la-revolution-404/#comments Wed, 25 Apr 2012 16:33:12 +0000 Rodolphe Baron http://owni.fr/?p=107924

Après la publication sur le web de 3 500 courriels provenant des boîtes mails de membres du Gouvernement transitoire tunisien, des Anonymous lance un ultimatum au pouvoir en place.
Le collectif de hackers appelle la population à manifester le 1er mai, avenue Habib-Bourguiba à Tunis. Des Anonymous déclarent une “guerre ouverte” aux salafistes tunisiens qu’ils accusent de s’être fournis en armes via la Libye fin 2011. La manifestation devrait remonter l’avenue jusque devant le ministère de l’Intérieur.

L’objectif annoncé est de convaincre le Gouvernement transitoire de faire marche arrière sur le projet de lutte contre la cybercriminalité qui prévoit un contrôle accru d’Internet. Le projet est en marche. Le Gouvernement souhaite maintenir et réformer l’Agence tunisienne d’Internet, déjà en fonction sous Ben Ali et annonce la création de commissions chargées d’assurer la sécurité “des tunisiens sur l’Internet“. Ces dernières, qui accueilleront des spécialistes des télécoms formés au ministère de l’Intérieur, sont perçues comme un retour à l’ère de la censure. Des Anonymous ont indiqué à OWNI posséder des preuves accréditant une telle hypothèse :

Nos investigations ont confirmé qu’il s’agit d’un stratagème mis en place par le ministère de l’Intérieur en date du 29 Mars 2012 afin de contrer toute opposition au parti Ennahda. Ce plan n’a pour but que de reprendre la main sur internet, puis [sur] les médias, [et] donc contrôler à nouveau ,comme à l’ère de Ben Ali, les libertés d’expression.

Le terme de cybercriminalité, à l’image du terrorisme, reste toujours flou. Il peut signifier une amélioration de la sécurité des sites Internet publics pour limiter les attaques informatiques et le pillage d’informations sensibles comme il peut, a contrario, concerner les échanges d’informations sur la toile (activités sur les réseaux sociaux, emails, sites visités etc…).

Avant Révolution de Jasmin, la censure de l’Internet tunisien était répandue et exercée par Ammar 404. Un mystérieux flic du web souvent associé à l’Agence tunisienne d’Internet sans laquelle il n’aurait pu agir sur les sites portants “atteintes aux bonnes moeurs”. Le dispositif de cyber-répression pouvait consister à intercepter des emails de citoyens tunisiens et disposait de moyens techniques suffisants pour filtrer la quasi-totalité de l’Internet du pays, l’un des plus actifs d’Afrique du Nord.

Au cours des années Ben Ali, des centaines de blogs et de pages web ont ainsi été fermés parce qu’ils défiaient le régime et ses dirigeants. C’est en référence à Ammar 404 que les Anonymous ont intitulé leur opération la “Révolution 404″

La mobilisation du peuple tunisien voulue par des Anonymous intervient dans un contexte houleux. Malgré la décision, début avril, par le ministère de l’Intérieur, d’autoriser à nouveau les manifestations sur l’axe principal de la capitale, Human Rights Watch considère l’acte encore “insuffisant pour protéger le droit de rassemblement et de réunion” et pointe du doigt “l’usage excessif de la force contre les manifestants“.

D’autant que plusieurs affaires judiciaires sur fond de religion sont en cours dans le pays. Le procès de Nabil Karoui, directeur de la chaîne Nessma TV, pour “atteintes aux valeurs du sacré” qui avait repris depuis le 19 avril, vient d’être reporté au 3 mai prochain.

Il est accusé d’avoir autorisé, en octobre 2011, la diffusion du film d’animation “Persepolis”, primé à Cannes en 2007, où dieu est représenté sous les traits d’un vieil homme à la barbe blanche. Le film avait suscité de vives réactions au sein de la population donnant lieu à des émeutes puis à un sit-in depuis le 2 mars dernier qui s’est achevé récemment.

Fin mars déjà, des peines de sept ans d’emprisonnement avaient été prononcées à l’encontre de deux Tunisiens pour publication de documents “de nature à nuire à l’ordre public ou aux bonnes moeurs“. Lesquels caricaturaient la biographie et l’image du prophète Mahomet.

Le statut des médias nationaux fait également débat dans le pays. Dans un communiqué, l’Instance nationale pour la réforme de l’information et de la communication (Inric) a indiqué son désaccord quant à la “privatisation des médias publics”.

Cette réaction intervient quelque jours seulement après des déclarations à la presse de dirigeants du parti islamiste Ennahda, première force politique du pays, exprimant l’intention de “prendre des mesures radicales dans le domaine de l’information”. Rached Ghannouchi, président d’Ennahda, majoritaire à l’Assemblée constituante, s’est interrogé dans une récente interview “pourquoi les régimes démocratiques maintiendraient-ils des médias officiels ?” avant d’accuser ces mêmes médias de “comploter contre la volonté du peuple“.

L’Inric rappelle que les médias de service public participent “grâce à leur indépendance et à leur neutralité à l’égard de tous les centres de pouvoir” au jeu démocratique consistant “à développer la conscience du citoyen”.

De son côté, Anonymous n’a pas l’intention de faire marche arrière sur la question du contrôle du web par le Gouvernement :

Ce peuple qui a dit non a Ben Ali , ce peuple qui a créé le Printemps Arabe, ce peuple qui a pleuré le jour où l’on a touché à son drapeau, n’acceptera plus jamais la soumission.

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Les cyber-activistes arabes face à la liberté sur Internet made in USA (2) http://owni.fr/2011/01/14/les-cyber-activistes-arabes-face-a-la-liberte-sur-internet-made-in-usa-2/ http://owni.fr/2011/01/14/les-cyber-activistes-arabes-face-a-la-liberte-sur-internet-made-in-usa-2/#comments Fri, 14 Jan 2011 20:09:29 +0000 Sami Ben Gharbia http://owni.fr/?p=42433

Les liens sont en anglais, sauf indication contraire entre crochets.

1. La politique américaine de liberté d’Internet n’est pas crédible. Pourquoi ?


Au cours d’une conversation lors du sommet de Global Voices sur le thème “Internet et Libertés”, menée par Ethan Zuckerman et Rebecca MacKinnon, Ethan m’a demandé « s’il y avait à mon avis une quelconque manière pour que le gouvernement américain puisse avoir une influence bénéfique sur l’espace de liberté de l’Internet » et ma réponse a été : « Non. Je préfère qu’ils restent hors champ. » Ma réponse est entraînée par trois considérations importantes. Comme je l’ai dit, je ne vois pas la nouvelle politique de la liberté de l’Internet comme indépendante de la plus large et bien plus ancienne politique étrangère américaine, qui a été fondée sur des considérations pratiques plutôt que sur de considérations éthiques et morales telles que le soutien aux droits humains. Comme nous le savons tous dans cette partie du monde, au nom d’une realpolitik à court terme, Les USA apportent leur soutien à toutes sortes de dictatures au détriment des mouvements et aspirations démocratiques et réformistes.

La longue tradition des États-Unis et de l’Occident de soutien à ces régimes vient de la crainte qu’une réforme démocratique de quelque genre que ce soit dans le monde arabe déboucherait sur des régimes encore pires que ceux en place, lesquels fournissent un certain niveau de «stabilité» et garantissent les intérêts américains et occidentaux. Beaucoup de dictateurs arabes, qui ont dirigé des régimes arabes soi-disant « modérés » depuis des décennies, pratiquement sans opposition, et parmi eux quelques autocrates vieillissants qui orchestrent désormais une succession «constitutionnelle» leur permettant de maintenir leur domination absolue, sont considérés comme des alliés, et bénéficient donc d’un soutien financier et moral des États-Unis et des gouvernements occidentaux en dépit de leurs scores horribles dans le domaine des droits humains.

Soutien sélectif et incohérent

Cette même politique étrangère hypocrite se manifeste visiblement par le soutien sélectif et incohérent et l’attention que le gouvernement américain, les entreprises d’Internet, les médias traditionnels et citoyens de l’Occident, et, malheureusement, une partie importante des militants de la liberté d’expression, des centres de recherche, et des fournisseurs d’outils de contournement, porte à l’initiative de la liberté de l’Internet. L’accent est mis fortement sur le contrôle de l’Internet dans les pays posant de sérieux défis géostratégiques à l’Occident, avec une préférence pour l’Iran et la Chine et en oubliant les États alliés ou “dictatures amies”, qui entretiennent des liens étroits avec l’Occident, tels que l’Égypte, l’Arabie saoudite et les États du Golfe.

Comme l’a dit avec éloquence le journaliste Rami Khoury dans sa tribune du New York TimesLorsque les Arabes tweetent“ :

On ne peut pas prendre au sérieux les États-Unis ou tout autre gouvernement occidental qui finance l’activisme politique de jeunes Arabes alors qu’ils fournissent simultanément des fonds et des armes qui aident à consolider le pouvoir des gouvernements arabes, ceux-là mêmes que ciblent les jeunes activistes qui veulent le changement.”

Même si je ne partage pas la plupart des conclusions de Khoury sur le bilan du cyber-activisme dans le monde arabe – un domaine que j’ai suivi de très près ces dix dernières années – je suis d’accord avec l’argument cité ci-dessus : les États-Unis ne peuvent pas être considérés comme crédibles dans leur nouvelle croisade pour la liberté de l’Internet tant qu’ils conservent la même politique étrangère qui est, aux yeux de nombreux spécialistes des affaires arabes et des militants, hypocrite et anti-démocratique.

L’éminent blogueur égyptien et cyber-activiste Alla Abd El Fattah [arabe et en] fait une remarque similaire. Alaa m’a dit dans une interview pour cet article :

Pour la plupart des Égyptiens, le soutien présumé au cyber-activisme fourni par le gouvernement, les entreprises et structures non-lucratives US est, au mieux, inapproprié. Pour commencer, l’intérêt et l’engouement pour ce qui se passe dans le Sud [du monde, NdE] est très sélectif. Par exemple, les dizaines de milliers de travailleurs égyptiens organisant des grèves d’usine et posant le plus grand défi pour le régime de Moubarak à l’heure actuelle sont totalement ignorés par les médias et les décideurs. Il n’est pas question ici de slacktivisme [cyber-activisme consistant à se donner bonne conscience, sans conséquences pratiques, NdE]. Ces ouvriers utilisent les blogs, Facebook, les SMS et YouTube pour organiser, mobiliser, et faire connaître leurs actions et leurs revendications. Le cyber-activisme fait partie intégrante du quotidien de leur mouvement. Et même lorsque le Département d’État note l’existence d’un activisme, son intérêt et son «soutien» peuvent faire plus de mal que de bien. Tu vois, on remarque combien les États-Unis soutiennent les régimes «modérés» qui prennent plaisir à nous torturer. Et obtenir de l’aide du même gars qui finance la police, l’armée, les médias, la propagande d’État et la corruption est tout simplement mauvais pour la crédibilité d’un cyber-activiste (sans parler de ce que la plupart d’entre nous pensent de l’occupation de l’Irak ou du “soutien inconditionnel » des États-Unis à Israël). Si le gouvernement États-Unis est vraiment intéressé par la démocratie dans le monde arabe, il devrait cesser d’envoyer des aides aux dictatures, et juste dégager.

De Thaïlande, CJ Hinke, fondateur de l’un des groupes anti-censure les plus actifs depuis 2006, la Liberté contre la censure en Thaïlande (FACT) [en et thaï], tire les mêmes conclusions dans un échange de courriels avec moi :

“Le gouvernement américain a manifesté un intérêt de pure forme pour la liberté sur Internet. Pendant qu’ils blablatent, je ne suis pas sûr qu’ils passent aux actes. Passer aux actes va bien au-delà de l’allocation simple de millions pour des activités soi-disant « anti-censure ». En Thaïlande, toutes les ONG sont financées par l’étranger et, dans une certaine mesure, se financer par de l’argent d’États d’où qu’ils viennes peut porter atteinte à la crédibilité et l’autonomie. D’autre part, les États-Unis financent un grand nombre de voix très importantes, comme Reporters sans frontières. Il n’y a presque pas d’intérêt à financer les efforts thaïlandais en faveur de la liberté d’expression parce que, contrairement à l’Iran ou la Chine, la Thaïlande n’est pas considérée comme un important censeur, bien que 210.000 sites ont été censurés pendant les six mois de loi martiale.

Nasser Weddady, de la Mauritanie, responsable de la promotion des droits civils à HAMSA AIC, a aussi blogué sur les problèmes posés par le financement étranger du cyber-activisme arabe (voir aussi le post de Jillian York) et a organisé un atelier à ce sujet au cours de notre Réunion des Blogueurs Arabes de 2009 à Beyrouth. Nasser affirme dans une interview pour cet article :

Il y a un énorme manque de crédibilité des États-Unis et d’autres gouvernements occidentaux par rapport à leur politique déclarée de soutien au cyber-activisme dans le monde arabe. Pour le meilleur ou le pire, ces gouvernements croient qu’ils sont sensibles aux besoins des cyber-dissidents arabes, et les dissidents arabes en ont assez de l’impact des financements étrangers sur leur crédibilité dans leur société. Ce n’est pas seulement dû aux thèmes traditionnels du mécontentement vis-à-vis de la politique étrangère de l’Occident, mais aussi parce que dans de nombreux pays arabes, recevoir un financement direct d’un gouvernement étranger peut conduire à une répression conduite par ces mêmes gouvernements qui sont en fait alliés aux États-Unis comme par exemple l’Arabie Saoudite.

Quoi qu’il en soit, il semble que les responsables américains ne sont pas tout à fait conscients de ces préoccupations et griefs. Lors de son discours déjà mentionné sur la liberté de l’Internet, la secrétaire d’État Hillary Clinton a déclaré que « ces technologies sont neutres dans la lutte pour la liberté et le progrès. Ce n’est pas le cas des États-Unis. » Et je pense que nous savons tous que les États-Unis prennent effectivement fait et cause dans notre région en soutenant nos autocrates arabes et nos républiques dynastiques. Nous savons aussi à quel point la déclaration faite par Jared Cohen est incorrecte lorsqu’il dit [vidéo] : « nous n’avons pas une politique de liberté de l’Internet envers un pays ou un autre, nous avons une politique mondiale de la liberté de l’Internet, nous appuyons les efforts visant à contourner la censure politiquement motivée au niveau mondial ».

“Beaucoup de mauvaises pratiques ont commencé aux États-Unis”

Mais ma chère amie et collègue Oiwan Lam, chercheuse et militante pour la liberté d’expression à Hong Kong, a une vue différente de celle présentée par Jared Cohen :

Je pense que le gouvernement américain ne réfléchit pas suffisamment à la liberté sur Internet. En réalité, beaucoup de mauvaises pratiques ont commencé aux États-Unis, comme la surprotection des droits d’auteur, la surveillance des internautes et l’enregistrement obligatoire de l’IP sous prétexte du terrorisme. Dans son discours sur la liberté du Net, Clinton a pointé du doigt la Chine en raison de l’incident de piratage de Google. Il est vrai que la Chine est un État autoritaire, qui applique toutes les mesures pour supprimer toute organisation en ligne et contrôler la liberté d’expression. Toutefois, en la mettant à part, les pays occidentaux montrent leur hypocrisie. De nombreux États démocratiques contrôlent de façon assez rude la liberté d’expression. La Corée du Sud est le premier pays à appliquer l’enregistrement du vrai nom de l’internaute, Singapour poursuit en justice pour diffamation quiconque critique le gouvernement en ligne. Et comme je l’ai dit, le gouvernement américain est également à l’origine de nombreuses pratiques abusives. Comme le gouvernement américain, Google a choisi de pointer la Chine de sa campagne pour la liberté de l’Internet. À mon avis, les principales menaces pesant sur les usagers à l’échelle mondiale sont le copyright, les poursuites pour diffamation, la protection de la vie privée, le nouveau modèle de monopole, le manque de transparence et la responsabilisation des fournisseurs d’accès dans le retrait de contenus mis en ligne par des utilisateurs etc.

2. L’espace de la liberté d’expression en ligne montre déjà sa face hypocrite et l’implication des USA n’améliorera pas les choses. Pourquoi ?

Les cyber-activistes et militants pour la liberté d’expression dans d’autres pays que la Chine et de l’Iran, reçoivent de très mauvais signaux du mouvement mondial pour la liberté d’expression en ligne. L’attention accordée par les gouvernements étrangers, médias, centres de recherche, promoteurs et fournisseurs d’outils de contournement et même par les cyber-activistes pour la liberté d’expression aux pays les plus « sexy » engagés dans le contrôle et la répression de l’Internet, a réduit presque à néant l’attention portée à tous les autres pays.

Ceci ne veut pas dire que les blogueurs et les militants menacés en Iran et la Chine ne méritent pas une telle attention. Chaque blogueur mérite d’être soutenu et toutes les voix réduites au silence doivent être entendues. Le problème réside dans le traitement préférentiel et asymétrique qui entraîne une concentration de la couverture médiatique internationale de la menace posée à la liberté d’expression en ligne sur deux cas majeurs, l’Iran et la Chine. Ce qui pose la question de savoir pourquoi l’Iran et la Chine sont une priorité plus élevée pour plusieurs acteurs majeurs que, disons, l’Arabie saoudite, Bahreïn, le Vietnam et bien d’autres régimes répressifs ?

Pour les blogueurs et les militants en danger, vivant sous des régimes arabes soutenus par les États-Unis, cette question est plus que légitime. Mais aux oreilles de la « foule du DC orientée sur la politique», le simple fait que nous posions cette question sonnerait comme une énième théorie de la conspiration émanant d’ un autre sceptique « angry Arab » [Arabe en colère, allusion au célèbre blog du Professeur As’ad Abukhalil, NdE].

Des États plus ou moins sexy

En réponse à mes inquiétudes concernant l’agenda de la liberté de l’Internet des États-Unis, qui se concentre sur des États « sexy » comme la Chine et l’Iran tout en ignorant la répression en ligne qui a lieu en Tunisie, en Syrie, au Vietnam et dans beaucoup d’autres pays moins sexy, Bob Boorstin, directeur de la communication à Google et ancien fonctionnaire du gouvernement américain, a qualifié mes préoccupations de « paranoïaques », tout en reconnaissant que les États-Unis « accordent plus d’attention aux pays dotés d’armes nucléaires qu’à ceux qui n’en ont pas ».

Ainsi, quand Bob Boorstin souligne l’importance des «armes nucléaires» pour expliquer pourquoi les USA concentrent leur politique de la liberté de l’Internet sur certains pays plutôt que sur d’autres, nous savons tous de quel pays il parle et pourquoi. Nous ne savons en revanche pas quel est le rapport que cela a avoir avec notre sujet central (la liberté d’internet) que Google défend actuellement de façon agressive ? Ce genre de déclaration d’un administrateur de Google ne fait que confirmer le fait qu’il ne s’agit pas de la liberté de l’Internet, mais d’une nouvelle bataille géostratégique, dans laquelle le thème de la liberté d’expression en ligne est détourné dans le but d’appuyer les intérêts stratégiques américains.

1. La liberté en ligne pour tous ? Pas vraiment !

Dans un article publié sur Global Voices en avril 2007, j’ai soulevé la question de savoir pourquoi certains blogueurs et cyber-activistes emprisonnés et persécutés étaient en train de gagner la sympathie des médias occidentaux, tandis que d’autres ont des difficultés à attirer leur attention. Depuis cette date, je ne pense pas qu’il y ait eu des améliorations dans cette situation, due à ce que certains qualifient de deux poids deux mesures, pour ce qui est de la défense des blogueurs et des cyber-activistes. Bien que nous ayons travaillé dur à Global Voices Advocacy (Groupe de plaidoyer de Global Voices) sur notre projet collaboratif de cartographie pour construire une base de données sur les Voix Menacées (qui soit dit en passant ne prétend pas être exhaustive ni répertorier tous les blogueurs menacés), nous assistons encore à la même inébranlable “compassion sélective” réservée à certains blogueurs dans certains pays, beaucoup plus attractifs dans les médias que la grande majorité des voix réprimées. L’exemple le plus récent de black-out autour de la répression des libertés, avec l’arrestation à Bahreïn de l’un des blogueurs et cyber-activistes les plus inspirants, Ali Abdulemam, est là pour nous rappeler quel type de politique américaine est réservé aux cybera-ctivistes libéraux arabes dans le cadre de son appui au régime de Bahreïn, qui accueille la Vème Flotte de l’US Navy. Pour l’instant, l’administration Obama est très occupée avec le plus grand contrat d’armement avec l’Arabie saoudite voisine. Un accord de 60 milliards de dollars rendra presque impossible pour les États-Unis d’exprimer LEUR soutien à l’activiste, au moment où l’Arabie Saoudite et les autres États membres du Conseil de coopération du Golfe soutiennent Bahreïn dans sa répression de l’opposition.

Il suffit de regarder le nombre d’éditoriaux dans les médias américains et occidentaux traitant de la répression contre les blogueurs iraniens et chinois et de les comparer avec l’absence ou la sous-couverture réservée aux blogueurs et cyber-activistes arabes de pays alliés. En outre, le nombre de bourses qui ont été octroyées aux cyber-activistes et blogueurs iraniens, depuis les élections contestées de 2009 est étonnamment élevé. En mars 2010, à l’occasion de la Journée mondiale de la censure sur internet de Reporters Sans Frontières, le vice-président de Google, David Drummond, qui avait soutenu le “prix Netizen” de Reporters sans frontières, a déclaré lors de la cérémonie de remise du prix attribué au blog de défense du droit des femmes, we-change.org, que l’Iran et la Chine présentent “le risque le plus systémique et le risque le plus immédiat pour les personnes” en réprimant la dissidence en ligne.

Et même si la Chine et l’Iran sont véritablement indexés sur notre plateforme des Voix Menacées, il est également clair que la région la plus répressive est celle du monde arabe, enregistrant 41% des cas de menaces envers les blogueurs et cyberactivistes. Ironiquement, la plupart des arrestations pour raisons politiques de blogueurs et de cyber-activistes ont lieu dans les pays arabes alliés aux USA.

Sur les 253 blogueurs en danger recensés par Global Voices en août 2010, 103 étaient arabes.

Nasser Weddady, qui a été impliqué dans de nombreuses campagnes pour libérer les blogueurs persécutés dans le monde arabe, a commenté ainsi ce point :

Les activistes arabes utilisent des outils d’Internet afin d’exiger des réformes démocratiques dans leurs sociétés depuis au moins 5 ans. Cela a conduit de nombreux blogueurs, cyber-activistes ou journalistes à être torturés ou envoyés en prison par leurs gouvernements. Il est absurde de s’attendre à ce que les activistes arabes aient confiance dans le financement ou les motivations de l’Occident (États-Unis ou autres) lorsque les gouvernements occidentaux sont trop souvent silencieux quand ils (les activistes) sont persécutés par leurs gouvernements.”

2. Le marché idéologique de la technologie de contournement et le battage qui est fait autour.

Pour beaucoup, dont l’administration Obama, les protestations suite à l’élection présidentielle de 2009 en Iran, constituent le premier évènement de magnitude élevée à démontrer l’utilité de la technologie face à la répression et à la censure politique. Cela a été clairement reflété dans le discours de Clinton sur la liberté de l’Internet dans lequel elle fait l’honneur à l’Iran de le mentionner sept fois. L’avalanche et le battage médiatiques qui ont eu lieu lors des manifestations post-électorales, tout en galvanisant une bonne partie de l’opinion publique occidentale contre la République islamique déjà haïe, a également créé un nouveau contexte dans lequel presque n’importe qui peut mettre sur le marché son “soutien” à la démocratie sous l’égide de la liberté de l’Internet. Alors que les fournisseurs et promoteurs des outils de contournement de la censure établis prostituaient leurs réalisations pour aider les Iraniens à contourner le filtrage d’Internet, de nombreux nouveaux venus revendiquent le même espace, aidé dans cette mission contraire à l’éthique par des journalistes, des politiciens et le silence assourdissant des experts du secteur. Après tout, les efforts contre la censure et l’agrégation de l’analyse en ligne et des données lors d’événements majeurs, comme le cas iranien, sont perçus, du moins par ceux qui possèdent ces données et la conception des outils, comme un puissant levier politique et une source potentielle de bénéfices. « Toute la bataille sur l’Internet se résume à une bataille sur les ressources », a déclaré Shiyu Zhou, fondateur du Consortium Mondial pour la Liberté de l’Internet du Falun Gong, qui est derrière Freegate, outil parmi d’autres de contournement ciblant les internautes chinois « Supposons que nous ayons la capacité de rendre possible pour le président des États-Unis de communiquer quand il le veut avec des centaines de milliers d’Iraniens à un risque nul ou limité ? Cela change le monde», a déclaré Michael Horowitz, un conseiller du Consortium Mondial pour la Liberté de l’Internet. En mai 2010, après des années de campagne de plaidoyer à Washington, le Département d’État a pris la décision de financer le Consortium Mondial pour la Liberté de l’Internet en offrant 1,5 million de dollars au groupe pour fournir un logiciel destiné à contourner la censure sur Internet.

Cette nouvelle a suivi l’apparition de nombreux rapports dans les médias suggérant que Freegate, qui a présenté une version en langue persane, a grandement aidé les internautes iraniens à diffuser et accéder à des informations sur les manifestations post-électorales. Puis vinrent les nouvelles que l’outil tant vanté, selon une couverture médiatique négligée, des liens familiaux, et une récompense importante ont été déterminants pour amener les dissidents iraniens à organiser les manifestations post-élections et de communiquer avec le monde extérieur. Un outil, conçu par un pirate informatique de 26 ans de San Francisco, qui n’avait pas connaissance ou d’intérêt dans les affaires iraniennes jusqu’aux récentes manifestations, semblait avoir réussi à déjouer la machine de la censure de Téhéran.

Tout cela a l’air bel et bon jusqu’à ce que vous commenciez à rechercher les mots-clés “Haystack” (botte de foin) et Centre de Recherche sur la Censure. Vous finirez par arriver sur deux sites web, avec de nombreux liens pour des donations en ligne, mais avec peu ou pas d’information sur l’outil et les chercheurs. Le site du logiciel n’offre pas de lien de téléchargement, pas plus que le site du Centre de Recherche sur la Censure ne fournit aucune recherche sur la censure. Avec la devise “Bonne chance pour trouver cette aiguille”, vous aurez fini la recherche de Haystack, sans avoir eu la chance de trouver celui-ci (lire les commentaires ici). Malgré tout cela, et malgré le fait que personne n’a jamais vérifié la sécurité de l’outil, Austin Heap et son Centre de Recherche sur la Censure ont obtenu du gouvernement usaméricain l’autorisation requise pour exporter leur logiciel anti-filtrage en Iran. « Nous travaillons pour essayer d’aider à la libre circulation de l’information à l’intérieur et hors de l’Iran. Nous avons délivré une licence à une société possédant une technologie qui permettrait à cela de se produire », a déclaré la secrétaire d’Etat américaine Hillary Rodham Clinton en mars 2010.

Arash Kamangir, un blogueur iranien très actif basé au Canada, qui analyse la blogosphère iranienne, a également été curieux d’en savoir plus sur Haystack. Il a demandé [farsi] à de nombreux Iraniens sur Twitter et Facebook s’ils ont utilisé l’outil :

Comment les gens de l’extérieur peuvent-ils aider les personnes coincées dans ces sphères mises hors circuit à devenir actives. Cette question contient une hypothèse implicite : nous, les personnes extérieures, allons respecter les opprimés et leur demander ce dont ils ont besoin. Ensuite, nous allons évaluer nos produits sur la base de ce que ces utilisateurs disent à leur sujet. Avons-nous fait cela ? Je ne suis pas familier avec Access Now, mais j’ai souvent demandé à mes contacts à l’intérieur de l’Iran qui utilisent Twitter et d’autres réseaux sociaux et ils m’ont dit, sans exception, qu’ils n’ont jamais eu de rencontre réussie avec Haystack. Pour moi, cela signifie que Haystack ne fonctionne pas. C’est en fait une conclusion modeste, parce que je ne connais aucun Iranien qui a effectivement été en mesure d’utiliser Haystack. Alors, plutôt que de demander «Est-ce que Haystack fonctionne ? » nous devrions nous demander «Est-ce que Haystack existe ? » Et par là nous voulons dire « exister » comme ‘ce bureau existe’ et non pas comme ‘les fées existent’.

Dans une interview par courriel pour cet article, Amin Sabeti [farsi] un autre blogueur iranien est d’accord avec les remarques d’Arash Kamangir au sujet de Haystack:

Haystack a une très bonne couverture des médias occidentaux comme la BBC (dans ses chaînes anglaise et persane), ou un journal comme The Guardian, mais j’ai interrogé plusieurs personnes vivant à l’intérieur de l’Iran à ce sujet, tous (je veux dire 100%) m’ont répondu qu’ils viennent de lire et avoir des nouvelles de Haystack mais qu’ils ne l’ont jamais utilisé. Je peux conclure que “Haystack” n’est pas un outil, c’ est juste un nom.

Amin est allé plus loin en exprimant son scepticisme quant à la politique américaine concernant la liberté de l’Internet envers l’Iran.

Au cours des manifestations post-élections, les États-Unis et d’autres pays n’ont pas aidé l’Iran. Ils ont simplement utilisé le Mouvement Vert comme de la propagande contre le régime iranien pour leurs propres intérêts. Par exemple, le Congrès américain a adopté une loi pour aider les Iraniens à contourner le filtrage et pour lever certaines sanctions afin de permettre le téléchargement et l’utilisation de leur technologie. Mais à partir d’octobre 2009, nous n’avons vu aucune action et, dans certains cas, comme avec sourceforge.net, les utilisateurs iraniens ne peuvent pas télécharger les logiciels, même ceux en open source. Le peuple iranien ne peut pas participer et poster ses vidéos pour le projet de YouTube «Life In A Day», tout simplement parce qu’ils sont iraniens !

On a beaucoup écrit récemment sur Haystack, qui semble bien être un fiasco. « Nous avons stoppé les essais en cours de Haystack en Iran en attendant un examen de sécurité. Si vous avez une copie du programme test, s’il vous plaît évitez de l’utiliser », affirmait un avis sur le site Haystack au milieu de fortes critiques. Et je viens d’apprendre que le développeur principal de Haystack et les membres du conseil d’administration du Centre de Rercherche sur la Censure, Karim Sajad Pour, Abbas Milani et Gary Sick ont démissionné.

À présent, le battage médiatique se déchaîne autour d’un autre outil de contournement couronné de succès. Appelé Collage, utilisant des techniques de stéganographie [technique pour faire passer inaperçu un message dans un autre message, NdE], il masque les messages controversés dans le contenu généré par l’utilisateur. « Pour autant que nous le sachions, Collage est le premier système anti-censure capable de stocker les messages à l’intérieur du contenu généré par l’utilisateur (par exemple, sur Flickr, YouTube, etc) de telle sorte qu’un censeur peut bloquer / corrompre certains de ces contenus mais les utilisateurs seront toujours en mesure de récupérer leurs messages », dit Sam Burnett, l’un des chercheurs à l’origine du projet. Les chercheurs ne semblent pas être au courant du fait important que la plupart des censeurs ont déjà effectivement interdit l’accès à Flickr et / ou Twitter et / ou YouTube et / ou Facebook. Des pays comme l’Iran, les Émirats Arabes Unis, la Syrie, la Tunisie et la Chine bloquent déjà l’accès à plus d’un de ces sites, si ce n’est pas à eux tous. En outre, si les sites de médias sociaux que cet outil cible ne sont pas encore bloqués, cela donnera quelque part quelques excuses “légitimes” aux censeurs pour les bloquer.

Les deux cercles de la technologie de contournement, l’ancien et le plus récent, partagent avec la classe politique usaméricaine, les médias et les centres de recherche, la même obsession de filtrage d’Internet en Iran et en Chine. Même Tor, le logiciel de sécurité le plus respecté, qui obtient des financements du ministère américain de la Défense et du Département d’État, a rejoint le chœur de la campagne médiatique pour “aider les Iraniens” à accéder à l’Internet et a publié ses premières données sur ce que le réseau Tor observe en Iran: “Mesurer Tor et l’Iran“.

Afin d’avoir une image claire de la disparité au niveau de la couverture du contrôle de l’Internet dans différents pays par trois fournisseurs / promoteurs d’outils de contournement principaux, j’ai recherché dans les calndriers de Twitter, les mots-clés Tor project, Psiphon et Sesawe, afin de déterminer quels pays attirent le plus d’attention publique. J’ai trouvé un modèle tout à fait pertinent :



Bien que Haystack et Freegate soient le genre d’“outils de contournement idéologiques” ciblant ouvertement certains pays, principalement la Chine et l’Iran (comme de nombreuses ONG qui ont été créés en l’Occident depuis les manifestations post-électorales de 2009), il est tout autant clair que d’autres fournisseurs et promoteurs d’outils de contournement, qui prétendent affronter la question du filtrage d’Internet au niveau mondial, portent en réalité leur attention sur à peu près les mêmes pays. Sesawe, qui se présente comme « une alliance mondiale dédiée à apporter les avantages de l’accès non censuré à l’information aux usagers d’ Internet du monde entier », a suivi le modèle de ses homologues en accordant une attention privilégiée à l’Iran et la Chine au mépris de ce qui se passe dans d’autres pays « où Sesawe compte ». Psiphon, récompensé pour sa technologie anti-censure, accorde une grande attention à l’Iran et la Chine aussi sous forme de tweets, et fait la promotion des nœuds proxy Psiphon via Twitter.

Il est évident de dire que nous ne nous attendons pas à voir la même attention ou soutien contre la vague massive de censure qui a récemment enflammé les webs tunisien ou bahreïni. Même l’attaque de hameçonnage (phishing) de masse sur Gmail qui visait les comptes de militants anti-censure et de défenseurs des droits humains tunisiens a eu lieu sans que nos “zélotes” de la liberté de l’Internet sourcillent.

3. L’implication de gouvernements engendre trop de risques pour les cyber-activistes. Pourquoi ?

En somme, il y a beaucoup d’autres raisons d’être sceptiques quant aux perspectives de l’engagement américain en faveur de la liberté de l’Internet dans des régimes autoritaires, qui peut causer des dommages énormes à cette même liberté, et atteindre ainsi des résultats opposés aux objectifs “bien intentionnés” proclamés.

1. Risques pour les militants de base

Je vais commencer ce paragraphe avec deux anecdotes. La première : avant et pendant les manifestations qui ont suivi l’élection controversée de juin 2009 en Iran, deux boursiers du gouvernement américain ont développé un ”programme Iran” visant à former des blogueurs et cyber-activistes iraniens à la sécurité sur Internet, au contournement, au cyber-activisme et au plaidoyer. Au cours de ces deux ateliers, ils ont rassemblé environ 12 jeunes militants de l’intérieur de l’Iran dans une ville européenne et j’ai participé à l’un de ces ateliers comme formateur. Depuis le deuxième atelier qui a eu lieu pendant les manifestations, au moins 3 des 12 ne sont pas retournés à l’Iran pour des raisons de sécurité, l’un a été arrêté en Iran, puis a réussi à s’enfuir en Europe où il / elle est demandeur d’asile. La seconde : un jour avant la manifestation anti-censure en face du ministère tunisien des technologies de communication qui était prévue le 22 mai 2010, pour protester contre la politique de filtrage de l’Internet dans le pays, une blogueuse, journaliste et assistante à l’université de Tunis a été arrêtée et interrogée pendant sept heures. Elle a été interrogée sur ses activités en ligne, ses relations avec les blogueurs et les journalistes tunisiens et de ses voyages à l’étranger. Elle a également été questionnée à propos de sa relation avec l’ambassade américaine à Tunis et a été informée que sa présence à un atelier de trois jours pour les blogueurs d’Afrique du Nord, qui avait eu lieu en février 2010 à Rabat au Maroc et financé par Search for Common Ground (SFCG), une ONG basée à Washington DC, pourrait être perçue comme de l’espionnage et du lobbying pour des agences étrangères, un acte qui, selon l’amendement récemment adopté à l’article 61bis du Code pénal qui criminalise le contact avec “des agents d’une puissance étrangère afin de saper la situation militaire ou diplomatique en Tunisie “, pourrait être passible de 20 ans de prison avec une peine minimale de cinq ans. Curieusement, le 21 janvier 2010, soit exactement quatre mois avant son arrestation, la même blogueuse avait été invitée, avec d’autres blogueurs tunisiens, par l’ambassade américaine à Tunis à suivre le discours d’Hillary Clinton intitulée “Remarques sur la liberté de l’Internet”. La blogueuse, qui a assisté à cette réunion, avait été assez ouverte, et peut-être assez naïf, pour écrire à ce sujet dans l’hebdomadaire tunisien Tunis Hebdo [fr].

La même tendance est observée ailleurs. En Chine, Birmanie, Tunisie, Égypte, à Cuba ou au Zimbabwe, les bénéficiaires de bourses du gouvernement américain ou d’autres sources sont financés et parfois formés à partir de la base pour accomplir des programmes ou des initiatives de soutien ciblant les blogueurs et militants qui vivent sous ces régimes autoritaires. Une base de données de plus en plus importante de noms de militants, leurs coordonnées et de leurs affiliations se construit. Ils sont agrégés, cartographiés et parfois ces bases de données sont partagées entre des dizaines d’organismes gouvernementaux et non gouvernementaux dans une violation claire et insouciante de la vie privée et de la confidentialité. On peut imaginer le risque que comporterait ce type d’agrégation des données pour les militants sur le terrain, si un jour elle tombait entre les mains de l’un des régimes autoritaires, qui se frotterait les mains. Un blogueur palestinien qui a assisté à notre réunion de blogueurs arabes à Beyrouth en 2008, a été arrêté lors son retour en Cisjordanie par les services de sécurité jordaniens. Il a été interrogé pendant des heures à propos de la réunion et il a été forcé de remettre des documents tels que le programme de la réunion et les noms des participants. Le même genre d’incident a eu lieu avec d’autres militants de Syrie, de Tunisie et d’Égypte. Ce dernier, l’un des régimes les plus répressifs à l’encontre de blogueurs et activistes, a même fait de l’enquête et la confiscation des appareils électroniques des blogueurs (ex : téléphones cellulaires, ordinateurs portables, lecteurs flash), une pratique presque quotidienne à l’aéroport international du Caire. TrueCrypt et les autres outils et techniques de cryptage des données sur lesquelles les militants et les blogueurs sont formés, ne seront d’aucun secours face à la torture, la détention et la fabrication de charges.

2. La modification brutale de l’espace du cyber-activisme par les agendas et fonds étrangers

Un autre inconvénient de cette implication gouvernementale consiste en une prolifération sans précédent de nouvelles ONG et centres de recherche qui sont avides d’argent devant les perspectives de l’énorme quantité de fonds alloués par les USA et d’autres gouvernements occidentaux et bailleurs de fonds avec le noble objectif de mieux comprendre et soutenir les cyber-activistes et blogueurs dans les sociétés fermées. La nature informelle, décentralisée et générique du cyber-activisme local est modifié par le mécanisme de financement et ses procédures bureaucratiques avec pour résultat final de 1) convertir les bons et talentueux militants en agents sociaux impuissants et en bureaucrates qui passeront leur temps à la rédaction de réponses aux appels d’offres et de rapports au lieu de militer. 2) Recruter une horde de charlatans qui prétendent être des «activistes», mais sont là pour faire une carrière avec un intérêt nul pour l’activisme ou pour la défense des droits humains. Et avec le déversement de toujours plus d’argent sur ce secteur, le risque élevé d’aliéner la plupart des pionniers dynamiques du cyber-activisme de leur base de supporters finira par se réaliser. Ce que nous ne voulons pas, c’est voir le cyber-activisme échanger sa crédibilité contre des fonds et perdre de sa légitimité en raison des sources de financement. D’autre part, plus de l’argent affluera de l’étranger, et moins le cyber-activisme local cherchera à innover. Et s’’il innovera, ce sera plus pour impressionner l’Occident que pour avoir un impact réel au niveau de la base. Nasser Weddady, le blogueur et un activiste mauritanien basé aux États-Unis, s’est fait l’écho de sentiments similaires :

La conviction que les outils et les technologies changeraient la dure réalité du Moyen-Orient comme désert des droits civiques est le piège potentiel de l’intérêt occidental pour le cyber-activisme arabe. Tant que le cyber-activisme n’est pas traduit en actions concrètes et réelles, le financement ne sera qu’un cadeau empoisonné pour les activistes arabes, quel que soit les montants des financements. La crédibilité de ces activistes arabes sera compromise, leur esprit d’entreprise positif sera gaspillé une fois que le soutien étranger se raréfiera suite à une déception prévisible en raison de leur incapacité à fournir des résultats tangibles.

Tous ceux qui connaissent le monde arabe et ce qu’à Washington on appelle le Grand Moyen-Orient connaissent le caractère épineux du financement étranger, non seulement aux yeux des régimes locaux mais surtout au niveau des populations. Les fonds étrangers sapent la légitimité de l’activisme social et politique. Une fois délégitimé, l’activisme ne peut plus influencer les changements politiques et sociaux et ne peut pas être soutenu par le reste de la société. De plus, tous ceux qui s’y connaissent en cyber-activisme dans le monde arabe savent que les initiatives les plus efficaces sont celles qui ne sont pas financées par des ONG et qui comptent entièrement sur les efforts personnels et bénévoles. En contraste flagrant avec ces dernières, l’initiative du nouveau cyber-activisme financé est celle qui a le moins de succès. Dans le monde arabe, nous observons déjà la modification du cyber-activisme en marketing et en business politique à cause de ce financement étranger. Plus de sites fantaisie, concentrés sur l’agrégation de contenu autour de thèmes sexy (ex : jeunesse, genre, minorités, LGBT, dialogue interreligieux), mashups [sites web ou applications dont le contenu provient de la combinaison de plusieurs sources d'information, NdE] cool, slick badges, prédominance de la langue anglaise aux dépends des langues locales, bons canaux de communication avec l’Occident, ses multitudes d’ONG et ses grands médias aux dépends de canaux locaux de communication avec les populations et les activistes. Ce changement pourrait affecter la nature endogène du mouvement cyber-activiste dans le monde arabe. Un activisme dont le ressort n’est plus la nécessité de répondre aux besoins ancrés dans le contexte local n’est plus de l’activisme mais un simple business.

Un militant qui aime investir ses propres ressources pour payer l’hébergement de son site en ligne et passer la plupart de son temps libre à expérimenter, coder et réaliser des projets n’agira plus de la même façon une fois qu’il est payé pour réaliser ces mêmes travaux. L’argent a toujours corrompu le militantisme. Lorsque nous observons le résultat du financement, pendant des décennies, du travail des ONG traditionnelles dans le monde arabe, nous comprenons que le même résultat attend l’activisme 2.0. Une élite corrompue, sans aucune forme de soutien du reste de la société, complètement déconnectée des masses, avec un impact insignifiant voire inexistant sur le processus démocratique et avec un effet nul sur les libertés civiques et politiques.

Il n’est pas question de dire que le cyber-activisme dans le monde arabe ne fait pas face à des défis financiers. Mais le défi que constitue le fait d’être affilié à des bénéficiaires de fonds du gouvernement usaméricain est bien plus grave. Afin d’obtenir, non seulement une acceptation des idées de changement, mais aussi un soutien de leur propre société, les cyber-activistes dans le monde arabe ont besoin de rester indépendants et d’essayer de résoudre les problèmes de financement au niveau de la base. Nasser Weddady reste en revanche optimiste quant à l’avenir et au potentiel de ce qu’il appelle « l’activisme arabe 2.0 » :

Globalement, je reste optimiste parce qu’une nouvelle génération de cyber-activistes est en train d’émerger lentement et suit les pas des pionniers. À mon avis, les campagnes comme #Khaledsaid [arabe] en Égypte ou Sayeb Sale7 [arabe et en] en Tunisie, qui ont été initiées par des activistes individuels avec une vaste palette de compétences montrent que l’activisme arabe 2.0 n’a pas encore montré tout ce dont il était capable. En fait, je pense que ces campagnes montrent que l’activisme basé sur Internet dans le monde arabe est en cours de maturation et n’est plus du strict ressort d’une petite élite qui a des connexions et des compétences dans des langues étrangères.

3. Hyperpolitisation de l’Internet et de la blogosphère

La politisation du cyberespace est un choix qui doit être fait par les activistes locaux eux-mêmes et non par les politiciens de Washington DC ou les entreprises de la Silicon Valley, tels que Google. Transformer les blogueurs en cyberdissidents signifie les exposer à des risques de persécution encore plus importants. Le procès de masse en Iran suite aux protestations post-électorales de 2009 est là pour nous rappeler que l’implication officielle des États-Unis et de l’Occident et le détournement de l’aspiration démocratique légitime et de la lutte du peuple iranien, peut être très nocif de deux façons: 1) le risque d’aliéner la base du mouvement en donnant plus d’arguments au régime pour prouver que les dissidents travaillent en complicité avec les intérêts américains. 2) le risque de légitimer la persécution qui va suivre. Deux risques majeurs que les décideurs politiques américains ne semblent pas avoir sérieusement pris en compte. Un exemple particulièrement révélateur de la nature potentiellement dangereuse de la politisation et du détournement du cyber-activisme arabe est “l’organisation” cyberdissidents.org. Leur page “About” nous apprend que « les blogueurs et cyberdissidents dans les pays autocratiques du Moyen-Orient sont déjà en grand danger. Nous croyons que l’Occident a le devoir moral de défendre ces dissidents courageux qui sont nos meilleurs alliés ». L’ancien ambassadeur américain à l’Union européenne, Kristen Silverberg, aurait décrit CyberDissidents.org comme étant « l’organisation de premier plan dans le monde principalement consacrée aux dissidents démocratiques en ligne ». Malgré le battage médiatique et la couverture médiatique que CyberDissidents.org a reçu, en particulier à Washington, il est difficile de croire qu’une organisation, qui a été lancée en 2009, peut devenir chef de file dans la défense des dissidents démocratiques en ligne dans notre région. Deuxièmement, le projet offre un autre genre de défi étant donné que de nombreux politiciens israéliens et américains, avec un solide bagage anti-terroriste et liés aux services de sécurité des États-Unis et d’Israël, sont les principaux architectes de ces projets et sont présents dans leur conseil d’administration. Le projet lui-même est une initiative de la Fondation pour la Défense des Démocraties (FDD), un institut néo-conservateur basé à Washington, et fondé deux jours après les attentats du 11 septembre. L’organisation American Conservative a même accusé le FDD « d’être principalement financé par un petit nombre de faucons pro-israéliens », et le Christian Science Monitor l’a décrit d’un « des plus importants think tanks néo-con ». Le politicien d’extrême-droite Nathan Sharansky, qui a servi comme ministre israélien dans différents gouvernements du Likoud est le président du CyberDissidents.org. David Keyes un ancien assistant de l’ancien ambassadeur d’Israël auprès de l’ONU qui a servi dans la division stratégique de l’armée israélienne, est spécialisé dans le terrorisme. Il est le directeur CyberDissidents.org. Daveed Gartenstein-Ross, un expert du contre-terrorisme de Washington – juif successivement converti à l’islam puis au christianisme – dirige, au sein de cette fondation le Center for the Study of Terrorist Radicalization (sic).

Ainsi, lorsque CyberDissidents.org décrit les blogueurs et cyber-activistes arabes et iraniens menacés comme étant « nos meilleurs alliés », il est très normal que ceci va nuire à la capacité de ces militants à atteindre leurs objectifs dans un contexte régional marqué par un sentiment anti-israélien fort et légitime. Deuxièmement, CyberDissidents.org n’utilise pas seulement les sacrifices des militants sur le terrain et en les capitalisant à Washington, mais ils les expose au risque grave d’être étiquetés comme pro-israéliens. Et nous devons vraiment nous demander si les militants qui sont actuellement répertoriés et présentés sur le site CyberDissidents.org ont vraiment envie d’y figurer.

Curieusement, quand un certain nombre de militants du monde arabe ont commencé à utiliser Twitter pour protester contre le détournement de leur cause par l’organisation de droite israélienne CyberDissidents.org, nous, avons eu une réponse absurde et naïve d’un membre du conseil consultatif, l’Egypto-américain Saad Eddin Ibrahim, le même qui soutient aujourd’hui la succession présidentielle de Hosni Moubarak par son fils Gamal, en caricaturant les arguments des opposants à CyberDissidents.org, faisant de l’affaire un conflit religieux simpliste :

Un petit groupe de militants du Moyen-Orient ont attaqué CyberDissidents.org parce que certains de ses membres sont israéliens. Je suis un membre du conseil consultatif de cette merveilleuse organisation et je suis attristé par les attaques contre elle. CyberDissidents.org promeut la liberté d’expression au Moyen-Orient, une cause que les gens de toutes confessions et nationalités devraient soutenir. À mes côtés dans le conseil consultatif, siègent des membres sunnites, chiites, juifs, iraniens, jordaniens, syriens, israéliens, soudanais, canadiens, russes et américains. Si la paix doit venir dans notre région troublée, ce sera par l’inclusion, la tolérance et la compréhension, et non par la disqualification de certaines personnes parce qu’elles se trouvent appartenir à un certain groupe ethnique ou religieux. J’applaudis CyberDissidents.org pour son engagement indéfectible envers les dissidents démocratiques.

Il appartient donc aux cyber-activistes d’opter pour une politisation de leur activisme en fonction de leur propre agenda et contexte, et non de ceux de Washington DC. Grâce à leur détermination à investir temps et argent, des cyber-activistes dans le monde arabe sont en train de construire et de partager leurs expériences et leurs connaissances, d’inventer leur propre culture du changement social et ce faisant, ils s’engagent dans un processus qui leur fera gagner en pouvoir politique par leurs propres initiatives militantes autochtones.

Conclusion

Pour que les cyber-activistes du monde arabe puissent réaliser leurs nobles aspirations, ils doivent rester indépendants et endogènes, en recherchant le soutien financier, logistique et moral de la base ou en essayant de trouver un appui de parties neutres qui n’encouragent aucun type d’agenda idéologique ou politique. Évidemment, cela ne signifie pas que nous devrions être complètement déconnectés de l’expérience du cyber-activisme mondial que nous avons besoin de comprendre, avec lequel nous devons interagir et dont nous devons apprendre des expériences. À l’heure actuelle, il est urgent de résister à toute tentative gouvernementale de détourner ou de politiser notre espace, il est urgent de le dénoncer publiquement et nous assurer que nous prenons des décisions éclairées, plutôt que d’accepter naïvement le soutien et le financement idéologiquement teinté de Liberté de l’internet.

Si les États-Unis et d’autres gouvernements occidentaux veulent soutenir la liberté sur Internet, ils devraient commencer par interdire l’exportation de produits de censure et d’autres logiciels de filtrage vers nos pays. Après tout, la plupart des outils utilisés pour museler notre liberté d’expression en ligne et pour suivre nos activités sur Internet sont conçus et vendus par des entreprises américaines et occidentales. L’autre problème est que les USA et d’autres gouvernements occidentaux ne sont pas contestés de l’intérieur au sujet de leur politique. Nos chers amis et défenseurs de la liberté d’expression usaméricains devraient mettre plus de pression sur leur gouvernement pour mettre un terme à l’exportation de ce type d’outils à nos régimes au lieu de faire pression pour recevoir plus d’argent pour aider à construire (encore) un autre outil de contournement ou pour aider les dissidents à renverser leurs régimes.

Google, au lieu d’utiliser le même mantra de la liberté de l’Internet et au lieu de ronronner dans la chambre d’écho idéologique de “l’art de gouverner du 21e siècle” américain, devrait déployer davantage d’outils ou améliorer les anciens outils pour aider à renforcer le domaine du cyber-activisme. J’ai toujours plaidé pour une https par défaut pour chaque blog sur Blogger.com. J’ai aussi demandé à Google de fournir aux groupes d’activistes vivant dans des pays qui bloquent l’accès à YouTube des adresses IP alternatives qui leur permettent d’interagir librement et sans crainte avec YouTube API. Parlant du rôle des entreprises privées américaines dans le soutien la liberté d’Internet, le blogueur et cyber-activiste Alla Abd El Fattah souligne que la meilleure démarche qu’elles devraient faire serait de continuer à développer un Internet libre, neutre et décentralisé :

Si les entreprises et organisations non lucratives américaines veulent soutenir la démocratie au Moyen-Orient, la meilleure chose qu’elles puissent faire est de continuer à développer un Internet gratuit, neutre et décentralisé. Combattez les tendances inquiétantes émergeant dans votre propre arrière-cour, allant des menaces à la neutralité du Net, au mépris de la vie privée de l’usager, aux droits d’auteur draconiens et restrictions DRM, à l’évolution inquiétante de la censure à travers les tribunaux en Europe, aux restrictions à l’accès anonyme et à la surveillance généralisée au nom de la lutte contre le terrorisme ou la protection des enfants ou encore la lutte contre le discours de haine ou toute autre chose. Vous voyez, ces tendances donnent à nos propres régimes des grandes excuses pour leurs propres actions. Vous n’avez pas besoin de programmes et de projets spéciaux pour aider à libérer l’Internet au Moyen-Orient. Il suffit de le garder libre, accessible et abordable de votre côté et nous verrons comment l’utiliser du nôtre, contourner les restrictions imposées par nos gouvernements, innover et contribuer à la croissance du réseau.

Oiwan Lam de Hong Kong fait les mêmes recommandations. En ce qui concerne le secteur des entreprises, Oiwan suggère que les sociétés américaines, comme Google, devraient éviter de transformer le contournement en une guerre de guérilla :

Le développement et la promotion d’outils de contournement sont plus ou moins sous l’influence de la rhétorique de guerre froide de la GFW [Grande Muraille de Feu, surnom du bouclier mis au point par le gouvernement chinois pour censurer Internet, NdE] (comme Lokman Tsui l’a souligné dans sa thèse). Je pense que nous avons besoin d’une approche plus décentralisée et durable pour aider les personnes dans diverses situations à accéder à Internet. Par exemple, nous pouvons encourager les universités à offrir aux étudiants des universités partenaires dans des sociétés moins ouvertes un accès VPN [Réseaux privés virtuels] ou un accès proxy. Pour les cyber-activistes, ils peuvent avoir besoin d’outils plus sophistiqués. Pour le secteur des entreprises, les fournisseurs de VPN gérés commercialement sera probablement plus efficace. Au lieu de transformer le contournement en une guerre de guérilla, il est préférable d’intégrer ces outils dans la vie quotidienne des gens et dans leur cadre de travail.

Traduit de l’anglais par Marina El Khoury
Édité par : Fausto Giudice

Accédez à la première partie de ce billet.

Billet initialement publié sur Nawaat.org ; images JGrindal (une) et Nawaat.org

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Les cyber-activistes arabes face à la liberté sur Internet made in USA http://owni.fr/2011/01/14/les-cyber-activistes-arabes-face-a-la-liberte-sur-internet-made-in-usa/ http://owni.fr/2011/01/14/les-cyber-activistes-arabes-face-a-la-liberte-sur-internet-made-in-usa/#comments Fri, 14 Jan 2011 20:07:18 +0000 Sami Ben Gharbia http://owni.fr/?p=42456 Cet article se concentre sur le cyber-activisme dans le monde arabe et les risques encourus d’une collision inévitable avec la politique étrangère et les intérêts américains. Il résume l’essentiel des discussions que j’ai eues, ces deux dernières années, avec de multiples acteurs engagés dans la défense de la liberté d’expression sur Internet et dans l’utilisation de la technologie pour le changement social et politique. Bien que le sujet principal demeure l’activisme numérique arabe, j’y ai inclus les problématiques et inquiétudes similaires soulevées par des activistes et défenseurs de la liberté d’expression sur Internet issus d’autres pays comme la Chine, la Thaïlande et l’Iran.

Ce document part donc de l’hypothèse que l’engagement privé – des entreprises – et public – de l’administration – US dans le mouvement pour la liberté sur la Toile est dangereux pour cette même liberté. J’éclairerai les raisons pour lesquelles je considère ce nouveau contexte comme étant extrêmement dangereux pour le mouvement des cyber-activistes de base.

Pour beaucoup de gens hors des USA, et pas seulement dans le monde arabe, le mantra de la liberté sur la Toile, diffusé à partir de Washington DC, n’est qu’une couverture pour des agendas géopolitiques stratégiques. Cette politique de la liberté sur Internet ne s’appliquera pas dans un vacuum. Elle se déploiera en premier lieu en fonction de la politique étrangère et des intérêts américains et occidentaux ; autrement dit, elle continuera de projeter les mêmes priorités occidentales. Le fait que les gouvernements US et occidentaux agissent comme des acteurs majeurs dans le domaine de la liberté sur internet pourrait présenter un réel risque pour les activistes qui acceptent leurs soutiens et leur financements.

Beaucoup de gens perçoivent l’hyperpolitisation du mouvement cyber-activiste et une appropriation de ses « succès » pour atteindre des objectifs géopolitiques américains comme le « baiser de la mort ». Le pire des scénarios possibles serait que le financement occidental et l’hyperpolitisation pourraient aboutir à une altération brutale de l’espace du cyber-activisme actuel pour laisser émerger un « cyber-activisme parallèle », totalement déconnecté du contexte arabe local. Il faut aussi souligner à quel point le mouvement pour la liberté d’expression sur le net est hypocrite et inéquitable quand il s’agit de soutenir la liberté de blogueurs-et de cyber-activistes en danger.

En mettant la liberté d’Internet au centre de leur agenda de politique étrangère, les USA seront peu disposés à s’engager dans une action qui pourrait mettre en danger la « stabilité » de l’ordre dictatorial dans le monde arabe. Et puisqu’il est irréaliste de voir les gouvernements américain et occidentaux quels qu’ils soient œuvrer pour encourager la dissidence politique contre leurs alliés arabes les plus proches, comme ils le font pour l’Iran et de la Chine, nous ne pouvons pas nous permettre de prendre le risque que la liberté d’Internet soit potentiellement prise en otage par de puissants acteurs. Acteurs dont le but est de servir des agendas géostratégiques qui ne sont pas en notre faveur.

Ce qui m’inquiète en particulier, c’est que chaque pont construit entre le gouvernement américain et ses centres de recherches ou des ONG travaillant sur les thèmes des libertés numériques et du cyber-activisme aboutira à la destruction d’un nombre déjà existant de ponts connectant ces mêmes ONG et centres de recherche aux activistes et blogueurs du monde arabe et du Moyen-Orient.

Et si la dynamique de la politique étrangère usaméricaine ne change pas, les activistes – surtout ceux originaires de pays exclus – continueront à la considérer comme une politique hypocrite cherchant à les utiliser et à instrumentaliser leurs causes pour son propre agenda.

Les risques directs pour le cyber-activisme dans le monde arabe, dans sa phase de développement actuel, sont donc énormes et doivent donc être discutés et traités. Cet article constitue une modeste tentative de définir des stratégies possibles pour l’avenir d’un cyber-activisme arabe, populaire et indépendant, et une tentative pour mieux comprendre comment naviguer sur le nouvel échiquier politique du 21ème siècle.

Les cyber-activistes : de nouveaux acteurs du changement

Comblant le fossé que les médias traditionnels et organisations de défense des droits humains ont creusé, le mouvement cyber-activiste s’est imposé, avec ses réussites et ses échecs, comme un acteur dynamique de changement, façonnant une portion relativement importante de l’opinion publique (du moins les connectés et lettrés). Ce mouvement évolue de plus dans un cyberespace qui semble mieux à même de résister aux tentatives des gouvernements de le contrôler comme ils l’ont fait pour les moyens traditionnels d’organisation et de communication.

Force est de constater qu’aucune des campagnes et initiatives numériques concernant des sujets délicats et qui ont marqué le cyberespace par des démarches innovantes et créatives n’a a été financée par des institutions occidentales (gouvernements, agences, bailleurs de fonds). Contrairement aux initiatives actuellement financées par les USA, ces initiatives pionnières avaient les caractéristiques suivantes :

- La nécessité: dans le monde arabe, l’utilisation d’outils numériques pour le changement social et politique n’était pas motivé par un intérêt médiatique ou professionnel. Au contraire, elle était le résultat de besoins émanant d’un fort engagement dans la défense des droits humains. Ces besoins sont le résultat direct d’un environnement autoritaire établi et de l’absence d’un espace ouvert où les militants auraient pu exercer leur citoyenneté. L’activisme en ligne a été “inventé” et s’est développé à cause de la nécessité de combler l’écart béant laissé par les acteurs traditionnels de la société civile.

- L’indépendance: Le territoire du cyber-activisme dans le monde arabe est l’un des plus décentralisés, des moins structurés, et dont la dynamique de changement est axée sur des problématiques locales et populaires. Par conséquent, même la plupart des ONG locales et des partis d’opposition ayant une maîtrise des outils internet ont un sérieux problème pour “l’infiltrer” ou l’exploiter pour leur propre bénéfice. Ceci a rendu le mouvement indépendant, attractif et résistant à toute forme de contrôle.

Mais l’indépendance ne signifie pas nécessairement la déconnexion ou l’isolement. Beaucoup de cyber-militants dans le monde arabe collaborent avec des partis ou mouvements d’opposition. La grande majorité de ces militants sont également reliés les uns aux autres, ils interagissent et collaborent lors d’événements majeurs et se rassemblent pour se soutenir mutuellement dans leurs campagnes et pour leur causes. Ils sont reliés ainsi au mouvement du cyber-activisme mondial à travers les circuits de conférence et les rencontres physiques.

Il faudra ajouter à cela la forte capacité de réseautage que les plateformes de réseaux sociaux ont intégré dans leur activité quotidienne sur le web. Les cyber-activistes agissent, réagissent et interagissent dans un contexte militant à plusieurs niveaux: local, régional, panarabe et global. Enfin, il est à noter que les campagnes les mieux réussies en faveur de blogueurs menacés ou emprisonnés sont menées par des militants indépendants appartenant à des réseaux informels. Ils jouent un rôle clé dans ce domaine.

- La complexité: Alors qu’il paraît facile à saisir, le cyber-activisme est un mouvement complexe à facettes multiples, qui varie fortement d’un pays à l’autre, et qui change tout le temps. Il est toujours en évolution et adopte de nouveaux outils et tactiques en adaptant constamment ses stratégies de résistance et d’action.

Une mutation en cours

Toutes ces caractéristiques ont rendu le cyber-activisme arabe vulnérable. Il fait aujourd’hui face à une multitude de défis.

D’une part, son indépendance et d’autres caractéristiques peuvent conduire à une crise structurelle et financière menaçant son avenir même. Arrivé à un certain degré, et par pure nécessité, le cyber-activisme, basé sur le volontariat, pourrait chercher à adopter une approche professionnelle qui requiert des ressources. Les stratégies de résistance anti-censure ne peuvent pas battre une police de l’Internet sophistiquée et déterminée. Les capacités de sécurité d’un amateur ne peuvent pas tenir tête aux attaques sophistiquées du type attaque par déni de service ou piratage. Les techniques de cryptage et les mesures de sécurité sont totalement inutiles quand les mots de passe et autres données sensibles sont extraits par le biais de la torture et de menaces.

D’autre part, sa complexité a rendu difficile pour les acteurs étrangers impliqués dans le cyber-activisme, que ce soit par le financement, le renforcement des capacités ou un appui logistique, de mettre en œuvre une politique qui prenne en compte la complexité spécifique de chaque pays lors de la conception ou de l’exécution de programmes ciblant la région tout entière.

Ces caractéristiques de départ sont sur le point de changer grâce à une multitude de facteurs et d’acteurs nouveaux, qui doivent être assimilés afin d’éviter que le cyber-activisme dans le monde arabe perde sa caractéristique la plus authentique et précieuse: son autonomie.

La question existentielle est de savoir comment surmonter ces défis et préserver son indépendance tout en répondant aux besoins de la construction d’un espace cyber-activiste dynamique, efficace et solide.

Comme la liberté de l’Internet et le cyber-activisme deviennent politiquement à la mode avec une rhétorique et des théories du changement délirantes, beaucoup d’argent est dépensé par des gouvernements sur ce « nouveau Colorado du changement ». Pour de nombreux gouvernements, ONG et fournisseurs d’outils de contournement, cette situation constitue une occasion sans précédent de mettre en avant leurs propres agendas, de mieux adapter leurs stratégies de relations publiques en fonction de la dynamique du moment ou simplement pour collecter plus d’argent.

Coincés entre des régimes autoritaires engagés dans une répression agressive, le filtrage de l’Internet et la surveillance d’une part, et une attention croissante de autorités publiques occidentales et des ONG associées d’autre part, les cyber-activistes et défenseurs de la liberté d’expression sur le net dans le monde arabe passent à travers l’une des phases les plus difficiles de leur courte histoire.  A tel point que cela pourrait modifier leur écosystème de façon dramatique.

Le nombre d’ateliers et conférences organisés par les ONG occidentales ciblant les blogueurs et les militants arabes a augmenté de façon spectaculaire au cours des dernières années au point que nul ne peut prévoir avec précision les conséquences de ces activités sur la nature du cyber-activisme arabe.

Un nouveau contexte

Au cours de son discours “Remarques sur la liberté d’internet” [PDF] du 21 janvier 2010, la secrétaire d’État américaine Hillary Clinton a élevé la liberté de l’Internet au rang de priorité de politique étrangère de la nouvelle administration Obama. Deux mois avant ce discours, en novembre 2009, Mme Clinton a annoncé le lancement de l’initiative société civile 2.0 qui aidera les organisations indépendantes à travers le monde à utiliser la technologie numérique, “attribuant 5 millions de dollars de subventions à des programmes pilotes au Moyen-Orient et en Afrique du Nord qui permettront d’accroître les nouveaux médias et les capacités de mise en réseau des organisations de la société civile ».

Certes, les USA ne sont pas le seul gouvernement qui s’emploie à intégrer la liberté de l’internet dans sa politique étrangère. De plus en plus de gouvernements européens suivent déjà leurs traces, avec le travail conjoint des ministères des affaires étrangères des Pays-Bas et de la France sur un code de conduite concernant la liberté d’internet. Ils planifient la tenue d’une réunion ministérielle en octobre prochain pour travailler sur leur plan de soutien aux “cyberdissidents”. “Nous devons soutenir les cyber-dissidents de la même manière que nous avons soutenu les dissidents politiques“, a déclaré le ministre français des Affaires étrangères Bernard Kouchner.

En outre, les grandes sociétés américaines d’Internet comme Google, Yahoo, Twitter sont enclines à se convaincre de la valeur de la liberté d’Internet ; leurs intérêts tendent parfois à coïncider avec ceux de l’administration américaine. Google travaille actuellement avec des responsables américains et européens pour monter un dossier qui libèrerait Internet de la censure, un obstacle au commerce. Depuis sa débâcle en Chine, Google a été la société la plus virulente en matière de liberté d’internet. « Notre objectif est de maximiser la liberté d’expression et l’accès à l’information [...] C’est une partie très importante du business pour nous », a déclaré Bob Boorstin, Directeur de la Communication à Google et ancien rédacteur de discours de l’administration Clinton.

Entre les 20 et 22 Septembre 2010, Google a organisé une conférence intitulée « Internet Liberty 2010 » à Budapest, en invitant les militants, les blogueurs, les ONG, les chercheurs, les gouvernements et les représentants d’entreprises.

La conférence a pour but d’explorer de nouvelles méthodes créatives pour repousser les limites à la liberté d’expression en ligne, la relation complexe entre la technologie, la croissance économique et les droits humains; les façons dont les dissidents et les gouvernements utilisent l’Internet, le rôle des intermédiaires de l’Internet, ainsi que des questions juridiques et politiques pressantes comme la protection de la vie privée et la cyber-sécurité.

À cette occasion, l’initiative « Réseau des Blogueurs du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord » sera lancée par le National Democratic Institute for International Affairs (NDI), basé à Washington DC, et plus ou moins associé au Parti Démocrate US. Le lancement, le 23 Septembre, d’un « Réseau des Bloggeurs du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord » par une ONG basée à Washington, via son initiative Aswat [fr] lors d’un événement organisé par Google et auquel assisterons les gouvernements US et occidentaux et des représentants d’entreprises, est exactement le genre d’intervention que nous devons éviter.

De la Silicone Valley à la Maison Blanche

L’autre question préoccupante est la “porte tournante invisible entre la Silicon Valley et Washington”, pour reprendre l’expression d’Evgeny Morozov, puisque de nombreux représentants du département d’État travaillent pour Big Web Industry, alors que quatre employés de Google sont allés travailler dans l’administration Obama.

L’exemple le plus récent est celui de Jared Cohen, le technopraticien et spécialiste de l’utilisation de la technologie pour promouvoir les intérêts des USA, la lutte contre le terrorisme et la lutte contre la radicalisation, qui fut membre du bureau de planification des politiques publiques du Département d’État sous les deux administrations Bush et Obama, et qui vient de quitter son poste pour diriger un nouveau département à Google appelé « Google Ideas ». Jared Cohen est celui qui est intervenu en Juin 2009 pour garder en ligne Twitter et retarder ses travaux d’entretien réguliers afin de maintenir le tweeting des Iraniens au cours des manifestations post-électorales.

Ce même Twitter cherche également à embaucher un agent de liaison à Washington DC dont la tâche sera d’aider Twitter « à mieux comprendre ce qu’il faut faire afin de mieux servir les candidats et les décideurs au-delà des clivages géographiques et politiques ». Le 9 juillet 2010, Katie Stanton, qui a travaillé pour Google en 2003 et pour l’administration Obama en tant que « Directrice de la participation citoyenne » en 2009, a rejoint Twitter, où elle va travailler sur les stratégies économiques et internationales.

Comme l’a dit Jared Cohen lors de son discours sur l’utilisation par Département d’Etat des nouvelles technologies et l’innovation dans la pratique de la diplomatie :

chaque université, chaque entreprise du secteur privé, est de facto un think-tank et un partenaire stratégique en ce qui concerne la technologie et l’innovation et leur pertinence et application en politique étrangère [...] ils n’ont qu’à lever la main et dire “nous voulons nous impliquer.

Le nouveau contexte est que les cyber-activistes, en particulier ceux du Moyen-Orient, attirent de plus en plus l’attention des agences américaines, des ONG qui y sont associées, de centres de recherche, d’universités et d’entreprises en ligne. De nombreux militants et de blogueurs du monde arabe ont aidé les centres de recherche, tels que le Centre Berkman, dans la traduction, la navigation, la compréhension et la cartographie du Web et de la blogosphère arabe. L’exemple le plus pertinent en l’espèce pourrait être la carte de la blogosphère iranienne et la carte de la blogosphère arabe, tous deux produits par John Kelly et Bruce Etling du projet Internet et Démocratie du Centre Berkman, ce dernier étant parrainé par une subvention de 1,5 millions de dollars de l’Initiative de Partenariat du Moyen-Orient du Département d’Etat.

La carte de la blogosphère arabe

La carte de la blogosphère iranienne

Si nous regardons de plus près les catégories utilisées dans cette recherche pour définir et étiqueter la blogosphère, nous constaterons qu’elle s’est attachée à comprendre et cartographier les voix «extrémistes», «terroristes» et «islamistes» dans la blogosphère arabe. John Kelly, du Centre Berkman pour l’Internet et la Société à la Harvard Law School, qui a participé à la cartographie des blogosphères arabe et persane, a reconnu dans un e-mail répondant aux critiques exprimées par certains blogueurs arabes concernant la carte :

Nous avons écrit quelque chose qui sera lu par une foule de DC [Washington, NdT] orientée sur la politique, et entre autres, des parties de l’étude sont naturellement dans un langage qui est codé dans les termes utilisés dans le débat là-bas.

Parlant de la cartographie des réseaux de blogueurs lors d’une conférence à l’Institut américain pour la paix le 8 janvier 2009, John Kelly a insisté sur la nécessité de « penser à nourrir et façonner ces réseaux quand ils sont petits, dans la mesure où ils grandissent très vite ». Tout cela est bien sûr destiné à façonner le développement des médias en ligne pour promouvoir la diplomatie américaine.

Lorsque le Sénat américain a adopté la Loi pour les victimes de la censure iranienne (VOICE) attribuant 30 millions de dollars au Broadcasting Board of Governors pour développer la radiodiffusion en langue persane vers l’Iran et contrer les efforts de brouillage iraniens, 20 millions de dollars pour “l’éducation électronique iranienne, l’échange, et des fonds pour les médias”, qui aidera les Iraniens à contourner la censure de l’internet et leur permettre de partager des informations en ligne, et 5 millions de dollars pour le Département d’État US afin de documenter les violations des droits qui ont eu lieu depuis les élections de 2009, mon cher ami Rob Faris, directeur de recherche au Centre Berkman aurait déclaré « Vous êtes en train de vous engager dans la cyber-guerre, du côté des bons. » Le fait que nos amis du Berkman Center soient en train d’adopter la rhétorique des “bons gars contre les méchants” montre le danger de ce contexte nouveau dont les frontières sont devenues floues.

Être de plus en plus vigilants face au jeu diplomatique

L’évolution la plus inquiétante, en ce qui concerne cette question, est de mettre les connaissances et les données recueillies en partie par des cyber-militants indépendants et des blogueurs, via leur collaboration avec les centres de recherche et des ONG américains, entre les mains d’une foule de DC orientée sur la politique afin de favoriser les intérêts américains ou la cyber-guerre dans le monde.

Lorsqu’on voit des gens comme mes amis John Kelly et Ivan Sigal, directeur exécutif de Global Voices, prenant part à une conférence à l’Institut de Paix Américain, le 8 janvier 2009, avec le général commandant du CENTCOM David Petraeus, et de nombreux autres responsables US, et partageant leurs connaissances sur la blogosphère et le rôle des médias sociaux dans la région, alors que l’événement est largement axé sur la recherche de «solutions non-militaires » aux défis cruciaux de politique étrangère auxquels fait face l’administration US, nous ne savons même plus comment la connaissance générée par les blogueurs, les auteurs bénévoles et les militants est utilisée et à quelles fins. La présence de mon ami estimé Ethan Zuckerman lors d’une conférence sur les cyberdissidents organisée par l’Institut George W. Bush, même si Ethan a une position politique différente, a également été perçue par beaucoup comme un mauvais calcul.

Et c’est ce qui rend la situation difficile et inconfortable pour nous tous. Bien qu’il soit tout à fait normal et habituel pour un citoyen américain d’assister à un tel événement et même de collaborer avec son gouvernement ou de témoigner à l’audience du Congrès et d’offrir son expertise, il sera beaucoup plus difficile pour les militants non-américains d’accepter de collaborer avec les ONG, les centres de recherche ou des fournisseurs / promoteurs des outils de contournement, qui sont parrainés par le gouvernement américain et qui partagent leurs connaissances et données avec les décideurs des USA, les commandants militaires, les services de renseignement, etc. De fait, chaque étape franchie dans le sens d’une collaboration plus étroite avec le gouvernement US finira par affaiblir les centres de recherche américains et la position des ONG dans le domaine mondial de la liberté de l’Internet.

Je ne remets pas en cause ici le droit des USA ou tout autre régime d’utiliser la liberté d’Internet comme outil de diplomatie ou comme moyen brutal de changement de régime qui serve ses propres intérêts, cela relève du domaine politique par excellence. Mais, dans ce nouveau contexte marqué par les efforts publics et privés pour adopter la liberté de l’internet comme outil de politique étrangère, que ce soit par la recherche, la cartographie, la traduction, le soutien ou le financement, les cyber-militants dans le monde arabe ont peut-être besoin d’être plus prudents et sceptiques sur la façon de faire face à cet espace et à repenser aux partenaires avec lesquels ils peuvent travailler et collaborer au mieux.

Alors maintenant, quand nous voulons collaborer avec un centre de recherche ou une ONG pour répondre à une enquête, ou collaborer à un projet de crowdsourcing, ou aider à traduire un texte ou un outil, ou donner un éclairage contextuel de certains sujets, ou recommander à des militants et des blogueurs d’assister à une conférence, on peut se demander si nous ne sommes pas en train de collaborer avec le gouvernement US via ces “proxies”.

Découvrez la seconde partie de cet article.

Article initialement publié sur Nawaat.
Traduit de l’anglais par Marina El Khoury / Édité par : Fausto Giudice

Crédits photos cc Nawaat et FlickR (megaul, altemark, kinitta)

Retrouvez notre dossier sur la Tunisie

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http://owni.fr/2011/01/14/les-cyber-activistes-arabes-face-a-la-liberte-sur-internet-made-in-usa/feed/ 7
Tunisie : Anonymous contre Ammar, la bataille de la censure d’Internet http://owni.fr/2011/01/06/tunisie-anonymous-contre-ammar-la-bataille-de-la-censure-dinternet/ http://owni.fr/2011/01/06/tunisie-anonymous-contre-ammar-la-bataille-de-la-censure-dinternet/#comments Thu, 06 Jan 2011 14:43:45 +0000 Amira Al Hussaini http://owni.fr/?p=41148 La censure d’Internet en Tunisie, où les censeurs [du ministère de l'Intérieur] sont surnommés Ammar par les Tunisiens, continue de s’attaquer aux comptes d’activistes tunisiens dans le contexte des troubles sociaux [en] que connait le pays depuis la mi-décembre. Ce 3 janvier, des cyber-activistes tunisiens ont annoncé que le gouvernement avait piraté leurs comptes email, leurs blogs et leurs profils sur les réseaux sociaux, pour les détruire. Il semble s’agir de représailles après une autre cyber-attaque, celle du groupe de hackers Anonymous, qui ont piraté des sites et portails Internet clés du gouvernement tunisien.

Le piratage de comptes n’a rien de nouveau en Tunisie, ou pour ses dissidents politiques. Le pays est connu comme un état policier, ennemi d’Internet [en] et très répressif envers ses médias. Le World Press Freedom Index [en] a rétrogradé la Tunisie de la 154ème place à la 164ème dans son classement 2010. “Le pays continue à chuter dans les profondeurs du classement, pour sa politique de répression systématique mise en place par les dirigeants politiques de Tunis contre quiconque exprime des idées contraires à celle du régime” commente ce rapport.
Selon le site Gawker [en], Anonymous, un groupe de hackers militants organisés de façon informelle, a attaqué les sites du gouvernement tunisien – y compris celui du président Ben Ali, du Premier ministre, de la bourse des valeurs, et ceux de plusieurs ministères – en représailles contre la censure par le gouvernement tunisien du site Wikileaks, après la divulgation des télégrammes diplomatiques américains, et contre la politique de censure agressive d’Internet qui a lieu en Tunisie.

Sur AnonNews.org [en], un forum en ligne pour les “hacktivists” (contraction de hacker et activiste), voici la déclaration qui a été publiée [en] dans ce qui est maintenant connu sous le nom de code Operation: Tunisia :

Le temps de la vérité est arrivé. Le temps où les gens s’expriment librement et peuvent être entendus n’importe où dans le monde. Le gouvernement tunisien veut contrôler le présent avec des mensonges et de la désinformation, pour contrôler le futur en dissimulant la vérité à ses citoyens. Nous ne resterons pas silencieux tandis que ceci a lieu. Anonymous a entendu la demande de liberté des Tunisiens.
Anonymous est prêt à aider les Tunisiens dans leur combat contre l’oppression. On y arrivera. On y arrivera.
Ceci est un avertissement au gouvernement tunisien : les attaques contre la liberté d’expression et d’information de ses citoyens ne seront pas tolérées. Toute organisation impliquée dans la censure sera visée, et ne sera pas en paix tant que le gouvernement tunisien n’entendra pas la demande de liberté de son peuple. Il appartient au gouvernement tunisien de mettre un terme à cette situation. Libérez le Net, et les attaques cesseront, continuez, et ceci n’est que le début.

Une liste des sites du gouvernement tunisien piratés par le groupe Anonymous peut être trouvée ici. [en].

Contre-attaque

Selon des militants qui se trouvent en Tunisie, le gouvernement tunisien a riposté en piratant les messageries électroniques d’activistes, d’avocats et de journalistes, et en détruisant leurs blogs et leurs comptes sur les réseaux sociaux, comme Facebook.

Le blogueur tunisien Astrubal, co-responsable du portail d’informations Nawaat.org, juge que les indices indiquent une attaque coordonnée par le gouvernement tunisien pour tenter de pénétrer par effraction dans les comptes privés. Il écrit :
“Il s’agit vraisemblablement d’une campagne destinée surtout à subtiliser les log et mot de passe des utilisateurs afin de fouiner dans leurs messages privés. Par ce moyen, la police, en quête de renseignements, chercherait à s’infiltrer dans les comptes des utilisateurs pour savoir qui communique avec qui et sur quel sujet. Il s’agirait en somme de chercher à démanteler ces réseaux de journalisme citoyen qui se sont constitués spontanément suite aux mouvements de contestation de Sidi-Bouzid.

Depuis les événements de Sidi-Bouzid qui ont montré, en effet, l’importance des réseaux sociaux quant à la circulation de l’information, des perturbations récurrentes du réseau ont été constatées. Pour le cas de Facebook, les connexions en HTTPS notamment pour se logger sont souvent impossibles à établir. Le pouvoir tunisien n’a pas osé, comme il l’a fait par le passé, bloquer les services du réseau social le plus utilisé par les Tunisiens. Cette fois-ci, il semble qu’il chercherait plutôt à atteindre directement ceux qui l’utilisent pour faire circuler l’information, plutôt que de s’attirer les foudres de tous les utilisateurs par un blocage total de Facebook.

En tout état de cause, nous rappelons à tous les utilisateurs de Facebook et, a fortiori, s’ils se connectent à partir de la Tunisie : NE VOUS CONNECTEZ JAMAIS à partir d’une page non sécurisée. Même si vous n’avez rien à cacher, n’oubliez jamais que vous êtes également dépositaire de la confiance des personnes qui vous envoient des messages privés. Même si, vous, ça vous est égal que l’on puisse fouiner dans vos messages privés, on se doit, tout un chacun, d’honorer la confidentialité des messages privés que nous recevons.”
La nouvelle des différentes attaques a été relayée sur les médias sociaux.

@SBZ_news rapporte [en] :

“Les blogueurs sont sous le feu de la cyber police tunisienne, elle essaie de pirater tous ceux qui ont soutenu #sidibouzid ou #OperationTunisia
Naser Weddady, activiste mauritanien, tweete [en] :
“D’après des informations données par des gens en #Tunisie un modèle apparait : les comptes FB piratés étaient connectés à des adresses Yahoo Mail  #sidibouzid #Ammar404

Il ajoute [en] :
#Tunisia l’activiste @benmhennilina et le journaliste @Sofien_Chourabi sont ciblés parce qu’ils parlent aux médias étrangers #sidibouzid #Ammar404

@spiralis1337 avertit [en] :

Police tunisienne pirate comptes Facebook pour rassembler preuves http://goo.gl/QYiEu Soyez prudents #Anonymous #OpTunisia #SidiBouzid

Seifeddine Ferjani ajoute [en] :
#sidibouzid le piratage de comptes email et Facebook confirme que le gouvernement Ben Ali est une entreprise criminelle”
Dernière information en date, donnée par @nayzek [en] :
RT @nayzek haha Maintenant, des officiels (?) téléphoneraient personnellement aux gens pour leur dire de ne plus partager des vidéos sur #sidibouzid sur FB :) #opTunisia
Pour des tweets sur Operation: Tunisia, suivre le mot clé  #optunisia
Pour des mises à jour sur le mouvement Sidi Bouzid et la Tunisie, suivre les mots-clés #SidiBouzid et #Tunisia, où l’on trouve régulièrement des informations sur les événement en cours.

Billet initialement publié sur Global Voices

Image CC Flickr turkletom

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http://owni.fr/2011/01/06/tunisie-anonymous-contre-ammar-la-bataille-de-la-censure-dinternet/feed/ 11
Usurper n’est pas jouer http://owni.fr/2010/12/07/usurper-n%e2%80%99est-pas-jouer/ http://owni.fr/2010/12/07/usurper-n%e2%80%99est-pas-jouer/#comments Tue, 07 Dec 2010 07:33:54 +0000 Jerome Thorel http://owni.fr/?p=37528

Cet été, un mystérieux groupe d’activistes a organisé un canular médiatique qui n’a pas plu du tout au ministère français des Affaires étrangères. Comble de l’irrévérence, la plaisanterie a crevé l’écran le 14 juillet dernier. Dans une déclaration solennelle prêtée à une porte-parole de la diplomatie française dans une vidéo, il s’agissait de dévoiler un “accord-cadre pour la reconstruction d’Haïti à l’occasion de la fête nationale” qui devait se traduire par le versement de la somme rondelette de 17 milliards d’euros. Extrait de cette déclaration :

“Depuis qu’Haïti a été dévasté par le terrible séisme du 12 janvier dernier, la France a appelé à l’annulation internationale de la dette d’Haïti.

Pendant trop longtemps, Haïti a croulé sous le fardeau de sa dette internationale. Dette qui s’est ajoutée aux catastrophes naturelles pour hypothéquer le développement du pays au cours des dernières décennies. Par conséquent, le désastre qui s’est abattu sur le peuple haïtien n’est pas simplement le résultat du séisme du mois de janvier. Il est aussi en partie le résultat de politiques économiques et sociales.

(…) En vertu de l’Accord-cadre pour la reconstruction d’Haïti dévoilé ce jour par le ministère des Affaires étrangères et européennes, la France rendra les 90 millions de francs or qu’elle avait exigés de la part d’Haïti pour le dédommagement des colons, à la suite de son indépendance, au début du dix-neuvième siècle.

(…) Selon ce nouvel accord-cadre, les 90 millions de francs or qu’Haïti a dû débourser entre 1825 et 1947 seront remboursés sous forme de versements annuels sur une période de 50 ans. Si l’on tient compte de l’inflation ainsi que d’un taux d’intérêt minime de 5 pour cent par an, la somme totale s’élève à 17 milliards d’euros.

Un budget de 2 millions d’euros sera débloqué dès la fin du mois. Le ministre Bernard Kouchner sera disponible pour des commentaires après les célébrations de la fête nationale.”

Des exilés haïtiens à l’origine du canular diplomatique

Quelques jours plus tard, ce canular diplomatique fut “revendiqué” à Montréal, au Canada, par un groupe d’exilés haïtiens rassemblés sous la bannière d’une organisation à l’acronyme provocateur, CRIME (“Comité pour le remboursement immédiat des milliards envolés d’Haïti”). Leur action politique, relayée un mois plus tard par un appel lancé dans les pages Rebonds de Libération, fait référence à l’histoire mouvementée de l’indépendance de cette île des Caraïbes, la première à avoir quitté le giron français. Prononcée sous le règle de Bonaparte, en 1804, cette indépendance devra attendre 1825 pour que la France la reconnaisse officiellement, contre une “indemnité de 150 millions de francs-or”, somme ramenée en 1838 à 90 millions de francs-or (dixit la fiche de Wikipedia. C’est cette “dette coloniale” que les activistes voulaient remettre au goût du jour.

Pour diffuser la supercherie, les membres du groupe ont créé un site factice reprenant les logos, rubriques du site officiel, dont l’URL http://diplomatiegov.info est proche du véritable nom de domaine de la diplomatie française, à savoir http://diplomatie.gouv.fr.

Les activistes haïtiens disent s’être inspiré des Yes Men, experts ès canulars, rodés à berner les industriels comme les grandes institutions. Le vénérable GATT (ancêtre de l’OMC) fur leur première victime d’envergure, alors que leur dernière cible [en] fut le ministère canadien de l’Environnement, en 2009. Les autorités mettront six mois pour faire éteindre les deux sites internet fantoches (du domaine .ca) créés pour l’occasion.

De son côté, le Quai d’Orsay réagissait aussitôt, dès le 15 juillet, en menaçant les responsable de ce gag de “poursuites judiciaires”. L’un de ses agents s’est même fait pincer bêtement en train de menacer, sur son téléphone personnel, l’une des personnes à l’origine de ce coup d’éclat. Bêtement, car ce responsable se verra ensuite identifié publiquement et des extraits de ce coup de fil seront publié sur le site factice.

Le dossier transmis voilà quatre mois et depuis…

Plus de quatre mois après les faits, le Quai d’Orsay n’est pas plus avancé. Joint par OWNI.fr, l’un de ses porte-parole, Éric Bosc – nous avons vérifié sur le véritable site Internet… – indique que ses services “ont transmis le dossier à la Chancellerie” dès cet été, sans pouvoir dire où en est la procédure. Le ministère de la Justice, également sollicité, n’a pas été en mesure de nous en dire plus.

Reste que pour régler un tel cas d’école, la législation française n’est pas encore adaptée. Il existe bien des dispositions tendant à réprimer le “cybersquatting” et le “clonage” des logos, mais elles répondent surtout au droit des marques (code de la propriété intellectuelle), peu adapté à laver la réputation d’une administration. D’autant que même sur la foi de ce “droit des marques”, deux grandes entreprises, Danone et Areva, se sont déjà cassées les dents lorsqu’elles ont voulu étouffer la critique en défendant leur image de marque. Danone était visé par un appel au boycott de la part du Réseau Voltaire suite à des délocalisations ; et Areva était la cible d’une campagne antinucléaire de Greenpeace (gagné aussi son procès en appel). Choux blanc pour ces deux multinationales.

Bref, l’usurpation d’identité numérique de personnes physiques ou morales, publiques ou privées, n’est pas encore inscrite dans le code pénal, comme l’analyse ici cet avocat parisien. C’est un délit civil, tout au plus. Cela peut relever du pénal si “le fait de prendre le nom d’un tiers [a été réalisé] dans des circonstances qui ont déterminé ou auraient pu déterminer contre celui-ci des poursuites pénales” (article 434-23 du Code pénal – 5 ans de prison et 75.000 euros d’amende). Dans le cas présent, faire passer la France pour un État “trop généreux” n’est pas encore un délit.

Une proposition de loi, préparée il y a déjà cinq ans par le sénateur socialiste Michel Dreyfus-Schmidt (disparu depuis), devait mettre tout le monde d’accord. Ce texte, “tendant à la pénalisation de l’usurpation d’identité numérique sur les réseaux informatiques”, prévoyait d’amender le code pénal de la sorte :

“Est puni d’une année d’emprisonnement et de 15.000 euros d’amende, le fait d’usurper sur tout réseau informatique de communication l’identité d’un particulier, d’une entreprise ou d’une autorité publique.”

Néanmoins, le sénateur était essentiellement motivé pour agir contre les arnaques visant intentionnellement à extorquer des fonds à des internautes abusés par un e-mail falsifié (comme le “physing” par exemple, lire l’exposé des motifs).

Après le décès du sénateur, sa proposition sera reprise en novembre 2008, dans les mêmes termes et avec les mêmes motifs, par la sénatrice UMP Jacqueline Panis.

Finalement, la très controversée LOPPSI-2, qui devait être examiné en 2ème lecture à l’Assemblée en novembre, une discussion repoussée au 14 décembre, intègre en son article 2 une disposition presque similaire. Presque, car cette fois aucune référence n’est faite à une “autorité publique”. Seules les personnes physiques sont visées par ce article de la LOPPSI :

Article 2

Après l’article 226-4 du code pénal, il est inséré un article 226-4-1 ainsi rédigé :

“Art. 226-4-1. – Le fait d’usurper l’identité d’un tiers ou une ou plusieurs données de toute nature permettant de l’identifier en vue de troubler sa tranquillité ou celle d’autrui, ou de porter atteinte à son honneur ou à sa considération, est puni d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende.”

“Cette infraction est punie des mêmes peines lorsqu’elle est commise sur un réseau de communication électronique ouverte au public.”

La lutte contre l’escroquerie intentionnelle visée

Cette loi ne pourra de toutes façons pas s’appliquer au canular du CRIME, car elle ne peut être rétroactive. Mais c’est sans doute un début, avance Jacqueline Panis. “Le fait que le gouvernement ait repris cet article dans la LOPPSI est déjà un succès, dit-elle à OWNI. Mais c’est vrai que cette disposition n’est pas destinée à s’appliquer à une affaire comme celle dont vous faites référence”. D’autant que les amendements déposés début octobre (*) par les députés ne contredisent pas cette tendance : c’est bien la lutte contre l’escroquerie intentionnelle qui est visée.

À droite, on cherche à aménager le texte pour augmenter les peines encourues (2 ans et 20.000 euros d’amende). À gauche, on flaire l’entourloupe jusqu’à demander la suppression de l’article 2. “Le présent article, susceptible d’une interprétation particulièrement large du fait de l’imprécision et de l’incohérence de sa rédaction, générerait une insécurité juridique préjudiciable notamment à la liberté d’expression”, écrivent les députés Mamère et Braouzec. Bref, aucune trace de volonté d’agir en direction de l’usurpation intentionnelle pouvant porter atteinte à l’image ou à la réputation d’une institution de la République.

Du côté des responsables de ce “hoax” politique, on ne s’inquiète guère. “Nous n’avons aucune nouvelles des ‘plaintes’ évoquées par le Quai d’Orsay après notre action cet été”, indique à OWNI l’une des personnes impliquées, qui a demandé à être identifiée sous le pseudonyme de Laurence Fabre. “Sans parler du fait que porter plainte contre nous, pour une histoire de site internet, serait un peu ridicule.”

Image CC Flickr ohad* et neolao

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http://owni.fr/2010/12/07/usurper-n%e2%80%99est-pas-jouer/feed/ 0
Petites histoires russes d’activisme en ligne qui font une grande différence http://owni.fr/2010/11/08/petites-histoires-russes-dactivisme-en-ligne-qui-font-une-grande-difference/ http://owni.fr/2010/11/08/petites-histoires-russes-dactivisme-en-ligne-qui-font-une-grande-difference/#comments Mon, 08 Nov 2010 14:07:29 +0000 Alexey Sidorenko (trad. Fabienne Der Hagopian) http://owni.fr/?p=34797 [liens en russe sauf mention contraire] Tandis que de l’autre côté de l’Atlantique les analystes d’Internet sont occupés à débattre [en anglais] si les nouvelles technologies influencent ou non le changement social et politique, les blogueurs russes apportent leur humble contribution à un débat dont ils ignorent probablement l’existence. Leurs victoires sont de petites victoires et elles ne sont pas nombreuses ; leur impact peut facilement être attribué aux marges d’erreur des statistiques –  mais elles n’en sont pas moins là.

Les succès de la blogosphère russe de ces derniers mois ont une chose en commun : ils se sont appuyés sur les média en ligne et ont provoqué des décisions de l’exécutif qui aident les gens à défendre leurs droits.

Éliminer l’obscénité et réparer les injustices

En mai 2010, Difgat Khantimerov, 44 ans, à la tête du district de Yermekeïevo en Bachkirie [en français], se faisait piéger sur une vidéo alors qu’il ordonnait à des écoliers d’une équipe de volley d’embrasser ses pieds pendant qu’ils faisaient des pompes. Cette approche si créative de l’éducation physique a attiré l’attention des blogueurs et en quelques mois la vidéo publiée sur YouTube par ermekeevo2010 a atteint près de 300.000 vues.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Il a fallu trois mois et demi pour que cette vidéo soit remarquée par les média traditionnels. Une des raisons de ce délai est que Khantimerov, outré par la diffusion incontrôlable de la vidéo, avait ordonné aux FAI locaux d’annuler tout projet de développement du haut débit dans le district de Yermekeevo.

Une autre raison est qu’aucun des enfants humiliés ne voulait attirer l’attention sur l’incident. Mais Khantimerov  a finalement dû faire face à ses responsabilités. Dès que les média traditionnels (tels que enta.ru et rg.ru) ont pris le relais des blogueurs, le président de Bachkirie a ordonné la révocation du fonctionnaire. Khantimerov a plus tard présenté ses excuses aux enfants.

Lilia Gumerova, la défenseure des enfants du Bachkortostan et la femme qui a rendu cette histoire publique, n’aurait pas atteint une fraction de ces résultats sans un téléphone portable, YouTube et la réaction des utilisateurs.

Enquêtes collaboratives

L’histoire d’Anna Buzilo (de Vladivostok) montre comment les enquêtes collaboratives peuvent être plus efficaces que celles de la police. La jeune femme de 25 ans disparaissait le 14 juin 2010. Trois jours plus tard, Kripton, utilisateur du forum de Vladivostok drom.ru, lançait un thème, demandant de l’aide aux internautes. Le 18 juin, le blogueur LeRoN posait une question triviale :

Au fait, est-ce qu’elle se disputait avec son petit ami ?

Ce n’est qu’en septembre, quand le meurtrier d’Anna a été identifié, que LeRoN a réalisé à quel point il était près de la vérité quand il avait posé sa question.

Au total, plus de 500 utilisateurs de drom.ru se sont joints aux recherches des amis et de la famille d’Anna pour la retrouver ou identifier son meurtrier ou son ravisseur. Le blogueur Bedaan a mis en place une collecte pour payer l’essence des enquêteurs volontaires. D’autres blogueurs ont distribué des tracts avec le signalement de la jeune femme. D’autres encore ont emmené les chiens policiers dans des endroits éloignés de la ville ou se sont servis de leurs relations pour obtenir le journal d’appel de son portable de la compagnie de téléphone.

Trois mois après la disparition d’Anna, Pavel, son petit ami, admettait l’avoir enlevée et demandé 130.000 dollars de rançon. Il était immédiatement arrêté. Selon un entretien avec l’un des participants aux recherches, c’était aussi la version des utilisateurs du forum. Un peu plus tard, Pavel confessait l’avoir tuée et révélait l’emplacement du corps.

Sans les forums comme drom.ru,  le cas d’Anna n’aurait pas fait l’objet d’une enquête si approfondie.

Une autre histoire a pour cadre la région de Ekaterinbourg où trois véhicules terrorisaient les conducteurs locaux sans être inquiétés par la police. Lors de l’un des incidents, les conducteurs des “trois voitures noires immatriculées à Tioumen” [une région voisine] ont vandalisé une voiture au hasard. L’utilisateur de LiveJournal [en français] pilgrim-67 s’est penché sur l’affaire. Il s’est servi des observations et des photos des forums locaux pour déchiffrer les plaques d’immatriculation des voitures, en a identifié les propriétaires et leurs comptes sur Odnoklassniki.ru, un réseau social russe. Il a donc réussi à complètement identifier les coupables et a même découvert que ces bandits de la route qui opéraient en toute impunité étaient liés à des membres du parti “Russie Unie” de la région de Tioumen.

Suite à l’enquête de pilgrim-67, la police a ouvert sa propre enquête criminelle et arrêté l’un des suspects. Là aussi les média sociaux ont rempli les deux fonctions de mener l’enquête et de mettre la pression sur les fonctionnaires.

Exposer la corruption

Global Voices a déjà couvert le rôle des communautés de LiveJournal comme outil de transparence. Mais l’impact de blogueurs individuels comme Alexeï Navalny et Ivan Begtine, est devenu encore plus important ces dernières semaines : ils ont fait échouer le vol d’1,8 million de dollars.

Le 15 octobre 2010, Evgueni Lerner (evgeniy1001 sur LJ) publiait un billet intitulé “55 millions de roubles en 16 jours ? – un réseau social du ministère de la Santé” dans lequel il dévoilait un étrange d’appel d’offres du ministère qui prévoyait de dépenser 1.8 million de dollars en deux semaines. Il était évident pour tout professionnel des services informatiques (SI) que le projet décrit était impossible à réaliser dans le délai prévu.

Alexeï Navalny et Ivan Begtin ont alors lancé avec d’autres blogueurs une campagne sur les blogs pour attirer l’attention sur les termes suspects de l’appel d’offre. Cette campagne a provoqué la démission du fonctionnaire responsable ainsi que l’annulation du projet.

L’affaire a inspiré à Navalny l’idée de proposer aux experts de services informatiques de tout le pays d’évaluer tous les futurs projets de l’administration dans ce domaine pour vérifier qu’ils n’avaient rien de suspect. Après cet appel, deux autres appels d’offres ont été aussitôt annulés. Navalny a admis que malheureusement il ne pensait plus qu’il y ait aucun appel d’offre en matière d’informatique qui ne soit pas suspect.

Toutes ces affaires prouvent une chose : les nouveaux média font une différence dans des domaines où rien n’aurait pu être fait auparavant.

Billet initialement publié sur Global Voices, illustration CC FlickR macloo

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http://owni.fr/2010/11/08/petites-histoires-russes-dactivisme-en-ligne-qui-font-une-grande-difference/feed/ 1
Haystack, l’Arche de Zoé du cyberactivisme http://owni.fr/2010/09/15/haystack-larche-de-zoe-du-cyberactivisme/ http://owni.fr/2010/09/15/haystack-larche-de-zoe-du-cyberactivisme/#comments Wed, 15 Sep 2010 14:45:58 +0000 Olivier Tesquet http://owni.fr/?p=28249 Avez-vous entendu parler de Haystack ? Dans l’absolu, vous devriez. Mais si vous ignorez tout de ce mot, ce n’est peut-être pas une si mauvaise chose. En anglais, le terme désigne une meule de foin. Pour Austin Heap, un jeune entrepreneur du web au visage poupin et à la chevelure christique, il désignait un moyen de libérer les masses opprimées d’Iran. La baseline de cet outil d’évangélisation était d’ailleurs sans équivoque : “Good luck finding that needle”, “bonne chance pour trouver cette aiguille”. En offrant aux internautes brimés par le régime des mollahs une connexion sécurisée, Haystack devait “fournir au peuple d’Iran un Internet non filtré, libéré des efforts de censure du gouvernement [...] et lui offrir des moyens de chercher, recevoir et communiquer publiquement des informations et des idées.”

À mi-chemin entre un proxy et un routeur de type Tor (qui a vocation à anonymiser les échanges de son utilisateur), Haystack se voyait déjà dans le costume de parangon de la démocratie. Mais comme l’estiment certains spécialistes de la cryptographie, il est extrêmement difficile d’offrir une protection complète aux internautes (Ross Anderson, président de la Foundation for Information Policy Research parle d’”histoire sanglante”). Plombé par ses défauts structurels et son entêtement à faire cavalier seul, Haystack n’était-il pas condamné au purgatoire ?

Négligence ou contrecoup douloureux de l’attention médiatique qu’elle a suscitée, la plateforme paie aujourd’hui ses approximations et son développement à marche forcée – il n’a apparemment fallu que 72 heures à Austin Heap et Daniel Colascione, son codeur, pour trouver un moyen de contourner les pare-feux mis en place par Téhéran. Après avoir été mis en échec par une étude de sécurité indépendante, le fondateur du site a du reconnaître ses failles. Accusé de mettre les vies des dissidents iraniens en danger, il a publié ce message sur la page d’accueil, en anglais, en français, et en farsi :

“Nous avons stoppé les essais en cours de Haystack en Iran en attendant un examen de sécurité. Si vous avez une copie du programme d’essai, s’il vous plaît évitez de l’utiliser.”

“Scénario hollywoodien”

Loué dans la presse, drapé dans les atours d’un “Internet libre” prôné par le Département d’État et Hillary Clinton depuis ce fameux discours du mois de janvier, l’outil doit aujourd’hui faire face à un mouvement de défiance proportionnel à l’engouement qu’il a déclenché lors de son lancement officieux (deux petites douzaines de copies ont été distribuées à des “personnes de confiance”, en Iran). Selon le Washington Post, cette initiative aurait d’ailleurs reçu l’aval des autorités américaines.

Dans la continuité du mirage de la “révolution Twitter” de juin 2009, les médias du monde entier s’étaient pourtant attardés sur le projet de Heap. “Un programmeur informatique s’attaque aux despotes du monde entier”, titrait Newsweek en août, tandis que le Guardian allait jusqu’à le consacrer “innovateur de l’année”. Sur la photo qui illustre un article en forme de panégyrique, le jeune homme se tient face à l’objectif, bâillonné par une souris. Les concepteurs-rédacteurs qui passent par là apprécieront la portée symbolique du geste. Les autres se demanderont peut-être – et ils auront raison – si tout est vraiment si simple.

Sur Foreign Policy, Evgeny Morozov, jamais le dernier lorsqu’il s’agit de tailler des croupières aux technolâtres de toutes obédiences, déplore le “scénario hollywoodien” d’Haystack. En outre, il estime qu’il aurait été plus prudent d’offrir une version bêta à un pays doté d’un gouvernement “ami” (il cite le Canada) plutôt que de jouer les francs-tireurs jusque sous les meurtrières de la forteresse iranienne.

La technique, pour quoi faire?

Ignorée dans la presse française mais largement exposée outre-Atlantique, cette histoire sans happy end a le mérite de poser une question pertinente : celle de la zone grise entre le domaine académique, qui étudie Internet pour ses implications sociales, philosophiques ou politiques, et le domaine économique, matrice au cœur de laquelle s’échafaudent des projets souvent ambitieux mais parfois déconnectés de la réalité. “Je crains davantage les geeks n’ayant aucune connaissance des dynamiques géopolitiques que ceux qui en ont”, écrivait récemment Dancho Danchev, consultant en sécurité informatique et blogueur.

À une époque où les censeurs et les opposants jouent perpétuellement au chat et à la souris, ceux qui veulent capitaliser sur la liberté en ligne se perdent trop souvent dans les limbes, parce qu’ils ne s’attardent pas suffisamment sur les implications politiques particulièrement complexe charriées par l’outil web. Comme Nathan Freitas, éminent spécialiste du web, me l’a formulé dans un email, le champ du business cherche à “gagner”, quand le champ de la recherche vise à “améliorer”. “[Des activistes comme Austin Heap] débordent de bonnes intentions mais raisonnent comme des ONG, avec une logique d’optimisation du temps, de l’espace, des coûts”, écrit-il. À ce sujet, qui de mieux que Martin Heidegger pour élever le débat. Dans La question de la technique, le philosophe allemand écrit:

“Le dévoilement qui régit la technique moderne est une pro-vocation, par laquelle la nature est mise en demeure de livrer une énergie qui puisse comme telle être extraite et accumulée. Mais ne peut-on en dire autant du vieux moulin à vent ? Non : ses ailes tournent  bien au vent et sont livrées directement à son souffle. Mais si le moulin à vent met à notre disposition l’énergie de l’air en mouvement, ce n’est pas pour l’accumuler.”

Pour vulgariser sa pensée, la finalité de la technologie ne repose pas dans son caractère technologique. Dans un email adressé aux chercheurs du département “Liberation Technology” de l’université de Stanford, Daniel Colascione estime que “le seul choix responsable serait d’effacer la totalité de leur contenu, puis de détruire les sauvegardes”. Parce qu’Haystack n’est qu’une coquille vide ?

Crédits photo: Flickr CC baileyraeweaver

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http://owni.fr/2010/09/15/haystack-larche-de-zoe-du-cyberactivisme/feed/ 3
Russie : la collaboration en ligne comme nouvelle forme de gouvernance ? http://owni.fr/2010/09/12/russie-la-collaboration-en-ligne-comme-nouvelle-forme-de-gouvernance/ http://owni.fr/2010/09/12/russie-la-collaboration-en-ligne-comme-nouvelle-forme-de-gouvernance/#comments Sun, 12 Sep 2010 08:02:06 +0000 Gregory Asmolov (trad. C.Ulrich) http://owni.fr/?p=27817 Ce billet a été originellement publié sur Global Voices, écrit par Gregory Asmolov et traduit par Claire Ulrich.

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Le rôle des médias sociaux en ligne et de la blogosphère est habituellement traité sous l’angle de la transparence et de la responsabilisation des dirigeants. Ceux qui militent pour l’utilisation citoyenne des médias sociaux le font pour dévoiler les échecs d’un gouvernement et le mettre face à ses responsabilités. Durant les gigantesques incendies de cet été en Russie [anglais], le rôle de ces médias a cependant dépassé ce cadre. Les internautes ont non seulement mis à jour les carences des autorités mais ont aussi témoigné d’une grande solidarité et d’une capacité à s’organiser pour lutter contre ce désastre.

Des volontaires près de Roshal (district de Shatursky, region de Moscou) voyant bruler la forêt, nettoyant les débris, éteignant les petits feux

Volontaires près de Roshal (district de Shatursky dans la région de Moscou) regardant la forêt bruler, nettoyant les débris, éteignant les petits feux

La communauté des internautes russes ne s’est pas limitée à aider les victimes des incendies en ligne. Des blogueurs ont créé des brigades de pompiers volontaires, sont allés sur le terrain et ont offert rapidement de l’aide. Au-delà de réponses aux questions telles que “comment devenir pompier”, “comment lutter contre différents types de foyers d’incendie”, “quel équipement devrait avoir un volontaire”, Internet a donné une plateforme pour coordonner et échanger des informations 24 h sur 24 sur une situation en évolution rapide.

Que les internautes aient pris l’urgence dans leurs propres mains a permis de faire passer un message bien plus percutant que des critiques envers le gouvernement. Jusqu’à un certain point, les internautes russes ont comblé les lacunes des autorités. C’est une situation qui peut surprendre car la capacité de la blogosphère russe a influencé au delà du cyber-espace a souvent été mise en doute.

Alors, qu’est-ce qui a provoqué un résultat aussi extraordinaire ?

Les carences des autorités ont été le déclic de la collaboration en ligne

Il existe plusieurs explications. L’approche sceptique affirme que la raison principale du réveil des internautes russes a été le niveau  élevé du danger pour eux mêmes. Contrairement à d’autres urgences, les incendies affectaient la population entière de Moscou. Un internaute anonyme a ainsi expliqué [en russe] son parcours au site Lenta.ru :

Когда горела Сибирь, нам было, честно говоря, пофигу. Когда пожар был в соседнем лесу, мы ковыряли в носу на даче и загорали под солнышком. Когда сгорела Выкса, мы проснулись и вскрикнули: “Власти бездействуют!” Через полчаса мы припомнили какую-то там бучу с Лесным кодексом и кинулись к компьютеру. Через час блогосфера бурлила. А на следующий день, когда Москву заволокло дымом, нам стало страшно, и мы бросились работать на благо страны.

Quand la Sibérie brulait, honnêtement, on s’en fichait complètement. Quand les incendies étaient dans les forêts proches, [on n'a rien fait], on prenait le soleil à la campagne. Quand Vyksa a été détruite par le feu, on s’est réveillés et on a crié : “Le gouvernement ne fait rien !” Une demi-heure plus tard, on s’est rappelé de quelque chose à propos d’un codex de la forêt et on s’est précipité sur nos ordinateurs. Une heure plus tard, la blogosphère était en ébullition. Le jour suivant, quand la fumée a envahi Moscou, on a pris peur et on s’est mis à bosser pour le bien de notre pays.

Au-delà de ce point de vue cynique, l’énorme mobilisation  peut être expliquée par deux facteurs. La collaboration a été provoquée par la réalisation que les autorités ne contrôlaient plus la situation et, de plus, refusaient d’en endosser la responsabilité. Et la présence de technologies de l’information a permis l’échange d’informations et les outils pour la coordination d’une collaboration efficace.

Ce sentiment de profonde méfiance envers le gouvernement a été l’un des leitmotivs de la conversation en ligne sur les incendies. Anna Baskakova, une experte en art qui a participé activement à la lutte contre les incendies, a publié un appel à Sergey Shoigu, le ministre russe des situations d’urgence. Cet appel a généré plus de 2 400 commentaires et est devenu l’un des billets les plus lus de la semaine. Anna Baskakova a écrit [en russe]:

… у меня исчезли последние детские иллюзии, связанные с тем, что кто-то там, наверху, о нас заботится и нас защищает (нет, я не о Боге, я говорю о руководстве страны и о Вас в том числе). Теперь я стала взрослым человеком и рассчитываю только на себя.

… J’ai perdu cette illusion puérile que quelqu’un, là haut, prend soin de nous et nous protège (non, je ne parle pas de Dieu, je parle du gouvernement de ce pays, vous compris). Maintenant, je suis devenu adulte et je ne compte plus que sur moi-même.

L’un des moments où l’exaspération des internautes envers le gouvernement a atteint son comble a été le moment où le Premier ministre Vladimir Poutine a co-piloté un avion des pompiers [en anglais], une initiative qui a été unanimement vue comme un coup médiatique. Certains se sont demandés si Poutine avait vraiment le droit légalement de co-piloter un avion. Un blogueur a demandé [en russe]:

Премьер-министр тушит пожары; Премьер-министр реанимирует 80-летних бабушек; Премьер-министр сеет пшеницу. А кто управляет страной?

Le Premier ministre lutte contre les incendies : le Premier ministre ressuscite les grands mères de 80 ans ; le Premier ministre sème du blé. Et qui dirige le pays ?

Dans un billet sarcastique, intitulé “L’innovation dans la lutte contre les incendies,” Leonwolf dresse une liste [en russe] des mesures que peuvent prendre les autorités pour éteindre les incendies. La liste comprend :

L’une des plus virulentes critiques contre la gestion de cette crise est venue de Yulia Latynina, journaliste à Echo Moskvy. Elle affirme [en russe] que l’état russe a atteint un nouveau stade de déliquescence puisque même la présence de Poutine n’a plus pu provoquer un mieux :

Мы видим, что система по-прежнему не функционирует. Над Москвой стоит смог, московские морги переполнены. Лужков даже не вернулся из отпуска. Система продолжает выделять 9 млрд. рублей на чистую воду, переименовывать милицию в полицию. Здорово, ребята, давайте лучше не милицию в полицию переименуем, а сразу, как кто-то пошутил в блогах, ВАЗ переименуем в БМВ, те же самые три буквы. И тремя буквами всё это накроется.

Nous pouvons voir que l’appareil ne fonctionne toujours pas. Moscou est maintenant recouvert par la fumée. Les morgues de Moscou débordent. Luzhkov [le maire de Moscou] n’est pas rentré de vacances. L’appareil continue à allouer 9 millions de roubles pour de l’eau potable, rebaptise militia en  police. C’est super les mecs, ne rebaptisons pas militia en police, mais, comme l’a proposé un blogueur en plaisantant, VAZ [une usine russe de voitures] en BMW – trois lettres identiques (en russe). Et avec trois lettres, tout sera recouvert  [allusion a une malédiction russe].

"Avez-vous signé pour être volontaire ?". Illustration de ryskan sur Live Journal

La technologie permet aux communautés de se substituer aux autorités

Les incendies en Russie ont démontré qu’avec l’aide de nouvelles technologies, des communautés d’internautes pouvaient suppléer à la fois aux fonctions et aux structures de l’État.

L’un des signes les plus révélateurs de l’échec du gouvernement russe a été que les internautes ont du acheter eux mêmes du matériel – dont des tuyaux d’arrosage – pour les brigades de pompiers professionnels. Igor Cherskiy, l’un des leaders du mouvement des bénévoles sur le Net, par ailleurs écrivain et blogueur, a demandé [en russe] au Ministre Shoigu non pas de l’aide, mais des instructions sur quel type de tuyaux acheter :

Назовите, пожалуйста, адреса, где вы прячете эти сокровища. Мы приедем и даже купим их у вас же, чтоб вам же привезти, чтобы вы потушили пожар. <…> Понимаете? Наши женщины не боятся покупать пожарные рукава для ваших героических войск. Они только боятся “купить ненужное”.

S’il vous plait, donnez-moi les adresses où vous dissimulez ces trésors. On viendra et on vous les achètera et on vous les donnera ensuite, pour que vous puissiez éteindre les incendies…Vous comprenez ? Nos femmes n’ont pas peur d’acheter des tuyaux pour vos troupes héroïques. Elles ont uniquement peur “d’acheter le mauvais modèle”.

Le ministre Shoigu n’a pas répondu à Igor Cherskiy, mais un autre blogueur -  fort_i_ko sur LiveJournal, un ancien pompier  – a expliqué en détails quels types de tuyaux acheter.  Igor Cherskiy conclut [en russe] :

Ура! Теперь любая кухарка сможет управлять МЧС. Ибо очень доходчиво всё изложено.

Hourra ! Maintenant, n’importe quel cuisinier pourra courir au Ministère des urgences. Parce que maintenant, tout a été expliqué très clairement.

La célèbre phrase de Vladimir Lenine – “Chaque cuisinier doit apprendre comment gouverner l’État” ne s’appliquait pas, bien sûr, dans cette situation. C’est la mobilisation des internautes qui a provoqué l’émergence de plusieurs leaders des opérations de secours, et  la répartition des responsabilités entre eux. Sur LiveJournal, _alisa a écrit [en russe] après un de ses déplacements dans une zone dévastée par les incendies :

вчера мы ездили в Кулебаки чтобы отвезти им все это – необходимые пожарным инструменты, продукты, средства защиты были приобретены на деньги блоггеров, организовал наш десант по заброске всего этого в «горячую точку» i_cherski , который как известно на общественных началах замещает временно недееспособное руководство МЧС.

Hier, nous avons été à Kulebaki pour leur apporter tout ce dont ils avaient besoin – du matériel de pompiers, de la nourriture, des  accessoires pour se protéger, achetés avec l’argent réuni par les blogueurs. Notre mission vers ce “point chaud” a été organisée par i_cherski, qui, comme vous le savez, remplace temporairement la direction incompétente du Ministère des situations d’urgence.

Si i_cherski a rempli le rôle du Ministère des situations d’urgence, le rôle du Ministère de la santé et des services sociaux a été rempli par Elizaveta Glinka, dont le pseudonyme est doctor-liza. Son appartement a été transformé en quartier général de coordination pour l’aide et de zone de stockage tout à la fois.

Grâce à l’aide de la communauté pozar_ru sur la plateforme de blogs LiveJournal, Igor Cherskiy et Elizaveta Glinka sont devenus les deux chefs de la collaboration en ligne des bénévoles. Malgré leur succès, des actions collectives de ce type souffrent souvent d’un manque de coordination. L’afflux d’un nombre colossal d’offres d’aide, ajouté à l’excès d’informations, menaçaient l’idée même d’une coordination efficace. De plus, des associations qui prenaient une part active au missions de secours n’avaient aucune présence sur Internet. A titre d’exemple, un rôle important a été joué par une organisation caritative de l’Église orthodoxe russe [en russe].

Une plateforme de management qui a rendu possible les offres d’entraide mutuelle a été la  “Help Map” [en russe] – le premier déploiement en Russie de l’outil de suivi de crise Ushahidi [en anglais] qui a agrégé les informations de toutes les sources et les a organisées en catégories, géolocalisées et horodatées. La composante collaborative de la  “Help Map” a permis d’inclure des personnes qui pouvaient partager des informations en ligne au delà du cercle des blogueurs et des internautes. “Help Map” a créé une base de données utiles et mis sur pied un centre de coordination pour mettre en relation ceux qui avaient besoin d’aide, et ceux qui en offraient, à partir d’informations fournies par une carte interactive. Le blogueur ottenki-serogo, qui a visité le centre de coordination de Ushahidi à Moscou, a décrit ainsi [en russe] le rôle de la “Help Map”:

Карта Помощи – без сомнения проект года. Возможно, его даже наградят, посмертно, когда пожаров в стране, наконец, не станет. Скорее всего это будет какая-нибудь интернет-премия, но никак не признание заслуг государством. Впервые (вы можете вспомнить что-нибудь подобное?) интернет добровольцы не только объединились в желании помочь, но и создали сайт, колл-центр, систему мониторинга и обмена информацией.  […] Они не связаны ни с какими организациями и политическими партиями, они сами по себе, они тихо растворятся среди нас, когда беда отступит, и соберутся снова чтобы помогать, если, не дай бог, случится. Система создана, обкатана и готова к повторению.

“Help Map” est, sans doute permis, le projet de l’année. Peut-être qu’il obtiendra un prix à titre posthume, quand les feux seront, enfin, éteints. Probablement obtiendra-t-il une distinction dans le monde d’Internet, mais certainement pas de la part du gouvernement. Pour la première fois (est-ce que quelqu’un se souvient de quelque chose de ce genre avant ? ) des bénévoles, via Internet, n’ont pas simplement uni leur désir d’aider, mais ont lancé un site, ouvert un centre d’appels, déployé un système de suivi de crise et d’échanges d’informations. […] Ils ne dépendent d’aucune organisation ni d’aucun parti politique, ils sont tout seuls, et ils disparaitront progressivement quand la crise se résorbera, pour se rassembler à nouveau si, à Dieu ne plaise, quelque chose arrivait. Le système a été créé, et il est maintenant prêt à être réactivé.

Le centre de coordination de la "Help Map". Photo de Ottenki-Serogo

“Help Map” n’a pas simplement envoyé un message fort au gouvernement : qu’il n’est pas capable de s’occuper de ses propres citoyens. Il a aussi présenté un mécanisme alternatif pour une nouvelle forme de responsabilité qui émerge parmi les citoyens.  Ushahidi est devenu une institution de la société civile. Il s’agissait des premiers pas d’une nouvelle réalité, au sein de la quelle les citoyens forment des mécanismes et des institutions alternatives pour palier au vide des structures gouvernementales.

L’alliance d’une communauté en ligne concentrée sur une tâche, de plusieurs leaders et d’un centre de coordination, d’un outil comme la carte interactive en ligne Ushahidi crée un nouveau modèle de collaboration en ligne, qui peut offrir une réaction efficace et rapide. Le blogueur grey-wolk résume [en russe] le rôle du modèle qui vient d’émerger :

Люди без указаний, без поощрений и жажды славы просто начали сами исполнять функции государства. […] Выяснилось, что сочетание активных людей, новейших технологий распределенной работы,  отсутствие формальных ограничений и неограниченного источника знаний в виде сетевых ресурсов Интернета приводит к тому, что данный “виртуальный” коллектив весьма небольшой численности может проводить операции, реально влияющие на огромное пространство - несколько областей России.

Sans aucun ordre, sans encouragement, sans recherche de gloire personnelle, les gens ont juste commencé à remplir les fonctions dévolues à l’État. […] Il se trouve que la rencontre entre des personnes actives, les dernières technologies permettant la répartition du travail, le manque de restrictions formelles et les ressources illimitées de connaissances disponibles sur Internet conduisent à une situation où ce groupe relativement restreint est capable de prendre en charge des opérations qui ont un impact réél sur un territoire immense – quelques régions de Russie.

Ce qui est décrit ci-dessus est un exemple du phénomène de  “gouvernance sans gouvernment” (un terme qui a fait son apparition en 1992, avec James Rosenau et  Ernst-Otto Czempiel [en anglais]). La ”Gouvernance sans gouvernement” est devenue  possible et utile grâce aux nouvelles technologies de l’information. Elles ont de plus permis de faire émerger de nouvelles institutions dans le monde réel (par exemple, le centre de coordination créé comme extension physique de la “Help Map“).

Certains blogueurs en Russie voient déjà dans la réaction face aux incendies ce qui peut être le début d’un nouveau modèle politique pour la Russie, où des citoyens armés de technologies pourraient prendre en main la gouvernance. Le blogueur grey-wolk développe ce concept dans un billet intitulé  “Les incendies comme catalyseurs de l’auto-gestion en Russie” [en russe]:

При всех ошибках и несколько хаотической  форме создания “виртуальной организации” можно выделить несколько главных положений:
- в России существуют люди, способные самоорганизовываться и осуществлять существенные макроскопические воздействия
- “виртуальный коллектив” такого уровня может быть создан практически в любое время и способен осуществлять серьезную деятельность через 2 -3 недели после старта проекта.
Таким образом, после июля – августа 2010 года в России наконец то появился зачаток позитивного движения, и не считаться с его наличием формальные власти уже не в состоянии. Данное движение пока затрагивает в основном сферу деятельности МЧС. Что на очереди?

Malgré toutes les erreurs, et la création assez chaotique d’une “organisation virtuelle”, nous pouvons tirer plusieurs conclusions :
- il existe des personnes en Russie capable de s’organiser et d’avoir des macro-impacts significatifs.
- “un groupe de travail virtuel” de ce type peut être créé n’importe quand et peut maintenir une activité conséquente pendant deux à trois semaines après le début du projet.En conséquence, après juillet-août 2010, nous voyons enfin les premiers signes d’un mouvement positif en Russie, et le gouvernement ne peut plus l’ignorer. Jusqu’ici, ce mouvement affecte surtout l’activité du Ministère des situations d’urgence. Mais après ?

“Gouvernance sans gouvernement” : les obstacles

Une coopération menée à bien ne peut pas réussir sans une grande confiance mutuelle entre les personnes. John Clippinger, dans son livre “Une foule d’une seule personne :  le futur de l’identité numérique” [en anglais], avance que l’intensité de la collaboration en ligne dépend de la possibilité d’évaluer la réputation et la crédibilité des autres membres.

La crise des feux de forêts en Russie a montré que les membres de ces communautés virtuelles inspirent plus confiance que le gouvernement. Anna Baskakova écrit [en russe] :

[…] я поверила в человеческую доброту. Потому что мне отовсюду под честное слово шлют вещи, деньги и продукты, чтобы я потратила все это на тушение пожаров. Даже совсем незнакомые люди из-за океана говорят, что мне доверяют, и переводят суммы на мою карточку. Вам не шлют, Сергей Кожугетович? Странно. Отчего они не хотят вам помогать??

[…] J’ai pris confiance dans le genre humain. Parce que ces gens [me font assez confiance ] pour m’envoyer des biens, de l’argent, de la nourriture, pour que je puisse les investir dans la lutte contre les incendies. Même de parfaits étrangers vivant de l’autre côté de l’océan disent qu’ils me font confiance, et virent de l’argent sur ma carte de crédit. Et vous, Sergey Kozhugetovich [Shoigu] ? Est-ce que vous avez reçu quelque chose ? Non ? C’est étrange. Pourquoi ne veulent-ils pas vous aider ?

Cependant, les activités en ligne s’accompagnent aussi de beaucoup de méfiance mutuelle et d’incidents, surtout parce que le web russe est un espace où les blogueurs pro-gouvernement sont très actifs.

On peut penser que dans une situation d’urgence, le niveau de confiance mutuelle augmente beaucoup, et que, par conséquent, la collaboration en ligne devient possible. Cette confiance cependant est très fragile. Quand la crise se résorbe, le niveau de méfiance et les tensions augmentent.

Prolonger et amplifier la confiance nécessite plus d’options, comme celles de pouvoir évaluer qui sont vos partenaires et quelle est leur réputation. Il n’est pas surprenant que les leaders du mouvement en ligne aient été des personnalités déjà connues.  Clippinger argumente que le renforcement de la confiance en ligne à travers le développement d’une identité en ligne peut créer une nouvelle réalité sociale, avec des niveaux plus élevés de coopération et d’auto-gestion. Les incendies en Russie sont une nouvelle preuve que la “gouvernance sans gouvernement” exige un haut niveau de confiance mutuelle. Elle offre aussi de l’espoir, car les membres d’une communauté de ce genre ont la possibilité s’informer sur Internet sur le parcours de leurs compagnons. La coopération virtuelle ne nécessite pas seulement une identité en ligne bien développée, mais fait elle-même partie aussi du développement de cette identité.  Par la suite, quand un besoin de coopération se fait sentir, il peut se baser sur la confiance qui a été précédemment développée.

Certains obstacles à la collaboration en ligne doivent cependant être soulignés. L’un d’eux est  “la loi de fer de l’oligarchie” [en anglais]. Suggérée en 1911 par le sociologue Robert Michels [en anglais], la “loi” dit que toute forme d’organisation provoque une concurrence pour le pouvoir et créé ses propres “oligarques”. Dans un environnement virtuel, les centres producteurs d’informations deviennent un type d’oligarques. Les centres d’informations peuvent passer de la collaboration à la rivalité, et menacer l’efficacité de l’action en réseau.

Un autre problème est celui de l’audience. Les communautés et les blogs sur la plateforme LiveJournal s’adressent d’abord à des internautes actifs. La carte interactive  “Help Map” a tenté d’élargir son audience en utilisant les SMS des particuliers comme sources d’informations mais ces informations, dans leur majorité, sont distribuées sur le Net.  Parallèlement, les médias russes “traditionnels”  (surtout la télévision) sont contrôlés par le gouvernement et ont reçu l’ordre [en russe] d’ “éviter l’exagération et la dramatisation” des incendies. L’audience disponible pour la coopération en ligne est donc limitée.

Conclusion

Au cours de l’été 2010, le web russe est devenu un exemple de “gouvernance sans gouvernement” né de l’incapacité du gouvernement à gérer la crise. L’alliance de blogs, de communautés virtuelle, d’un outil  de suivi de crise, l’émergence de nouvelles institutions dans le monde réel pour soutenir cette structure, donne le cadre d’une prise en charge relativement efficace et coordonnée d’une crise.

La Russie n’est pas le seul exemple de ce phénomène. Dans son essai (encore inédit) “Téléphonie mobile & Gouvernance dans les zones fragiles ou hors état de droit” – Steven Livingston [en anglais] de l’université George Washington montre que les technologies de l’information et de la communication pourraient être des catalyseurs de nouvelles formes de gouvernance. Son essai démontre comment les téléphones mobiles peuvent  “créer de nouvelles institutions qui permettent aux personnes de mieux gérer leurs problèmes ( banque, sécurité,  informations pour le commerce) sans l’implication d’un gouvernement. Cela signifie que la coopération via la technologie devient graduellement une alternative à un gouvernement et un nouveau cadre pour l’autonomisation, dans différentes parties du monde. Dans ce cas, la mobilisation sur le Web russe pourrait n’être qu’un exemple parmi de très nombreux autres.

Le problème de la confiance, des relations en ligne, et de l’accès limité à Internet qui ne permet pas d’impliquer d’avantages de personnes est toujours présent. Il faut ajouter qu’un gouvernement qui identifie une forme rivale de gouvernance dans les réseaux sociaux peut aussi intervenir pour empêcher la collaboration en ligne.

Article de Gregory Asmolov et traduction par Claire Ulrich initialement publiée sur Global Voices

Photos CC Wikipedia Evgen2, et FlickR slack12

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http://owni.fr/2010/09/12/russie-la-collaboration-en-ligne-comme-nouvelle-forme-de-gouvernance/feed/ 3
Les enseignements du cas Nestlé – Greenpeace http://owni.fr/2010/04/09/les-enseignements-du-cas-nestle-greenpeace/ http://owni.fr/2010/04/09/les-enseignements-du-cas-nestle-greenpeace/#comments Fri, 09 Apr 2010 08:35:11 +0000 François Guillot http://owni.fr/?p=11866 Greenpeace qui attaque Nestlé sur la question de l’huile de palme, Nestlé qui réagit de travers, la page Facebook du groupe envahie par des commentaires négatifs, un gros buzz sur les médias sociaux, des reprises dans les grands médias et un cours de bourse qui se casse la figure : c’est LE cas de crise web de ce début d’année.

On a pu lire de nombreuses analyses de ce cas important au cours des quinze derniers jours. J’en rejoins certaines, d’autres moins : aussi est-ce à mon tour de m’y coller, avec une reconstitution et une analyse des grands enseignements de cette crise.

Attention, billet long : paresseux s’abstenir.

Image CC Flickr Gauravonomics

Image CC Flickr Gauravonomics

Greenpeace qui attaque Nestlé sur la question de l’huile de palme, Nestlé qui réagit de travers, la page Facebook du groupe envahie par des commentaires négatifs, un gros buzz sur les médias sociaux, des reprises dans les grands médias et un cours de bourse qui se casse la figure : c’est LE cas de crise web de ce début d’année.

On a pu lire de nombreuses analyses de ce cas important au cours des quinze derniers jours. J’en rejoins certaines, d’autres moins : aussi est-ce à mon tour de m’y coller, avec une reconstitution et une analyse des grands enseignements de cette crise.

Attention, billet long : paresseux s’abstenir.

CHRONOLOGIE DES ÉVÉNEMENTS

L’affaire, donc : à la mi-mars, Greenpeace a déclenché une campagne online contre KitKat, marque du groupe Nestlé, responsable à ses yeux de la déforestation de l’Indonésie pour la production de l’huile de palme.

On peut lire une chronologie de la crise ici, et une interview de Greenpeace sur son dispositif là.

Au travers des différentes sources que j’ai pu réunir, voici une reconstitution des faits :

16 mars : le rapport Greenpeace

Greenpeace incrimine Nestlé dans un rapport sur la déforestation en Indonésie. Les victimes sont le climat, la forêt et les orangs-outangs.

17 mars : la machine se met en route

Nestlé répond dans une position officielle qu’il ne travaille plus avec le fournisseur incriminé, Sinar Mas, et dit son engagement à n’utiliser plus que de l’huile de palme « durable » en 2015 (un engagement qui semble antérieur).

Je ne suis pas sûr de savoir si cette position a été publiée avant ou après les autres événements de la journée (voir ci-dessous), mais peu importe.

Greenpeace entre en campagne avec mini-sites dédiés à l’appui, sur lesquels on trouve vidéo parodique, « kit de campagne » (avec logos détournés), information de référence, fil Twitter en temps réel, connection avec Facebook, Twitter et YouTube, e-cards de Pâques, email à envoyer au président de Nestlé, etc.

Des militants Greenpeace déguisés en orangs-outangs manifestent devant les bureaux du groupe en Angleterre.

Greenpeace poste la vidéo parodique sur YouTube, parodiant le concept « have a break » de KitKat de manière, disons, interpellante :

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Alors que la vidéo a été vue moins de 1000 fois, Nestlé la fait retirer de YouTube pour violation du copyright.

Réponse de Greenpeace : republication de la vidéo sur Viméo et information via les médias sociaux comme quoi Nestlé a tenté de censurer la vidéo.

Les militants Greenpeace commencent à poster des commentaires négatifs sur la page Facebook de Nestlé, qui compte 90 000 fans. Nestlé ne les censure pas.

Nestlé répond via un statut sur sa page Facebook et renvoie vers la page « statements » de son site corporate – le post reçoit trente commentaires.

Certains utilisateurs Facebook modifient leur photo de profil au profit du logo KitKat détourné en « Killer », créant un « mème ».

En parallèle, Nestlé publie aussi sa position sur Twitter (moins de 1000 followers) et répond à deux commentaires.

18 mars

Nestlé reçoit un certain nombre de critiques sur la manière dont la page est gérée et réagit de façon sèche. Un statut demande aux internautes de ne pas utiliser le logo détourné.

Nouveau statut Nestlé, reprenant la position officielle. Une quarantaine de commentaires s’ensuivent.

Le même jour, Nestlé publie un update plus détaillé sur son site corporate, sous la forme d’un questions-réponses.

19 mars : emballement sur Facebook

C’est le jour où l’activité sur la page Facebook et dans les médias sociaux sera la plus intense. Nestlé demande aux utilisateurs Facebook de ne pas utiliser le logo KitKat détourné (tout en se disant prêt à accepter tous les commentaires). C’est le premier d’une série de huit statuts consécutifs dans la journée, qui seront commentés de 30 à 200 fois.

Nestlé publie un update de « mea culpa » sur la demande de non-utilisation du logo détourné et l’impolitesse des réponses faites.

L’histoire fait le tour des médias sociaux et de Twitter en particulier, alimentée notamment par Greenpeace qui a habillé ses pages web et médias sociaux aux couleurs de la campagne « Killer » et renvoie vers la page Facebook de Nestlé.

Nestlé republie aussi sa position sur Twitter.

Il est mentionné à plusieurs reprises que Nestlé a fermé sa page Facebook pendant quelques jours, mais je n’ai pas réussi à savoir quand exactement.

22 mars

Nouveau statut de Nestlé : « Social media: as you can see we’re learning as we go. Thanks for the comments. »

Le syndicat des producteurs d’huile de palme indonésiens publie un communiqué menaçant Nestlé de boycott.

23 mars et depuis

Greenpeace appelle a continuer à faire pression sur Nestlé : les engagements pris ne sont « pas suffisants ».

On notera aussi le très grand nombre de posts anti-Nestlé sur la page Facebook, dans l’onglet « just fans » : le rythme de publication continue à être soutenu (une vingtaine rien qu’aujourd’hui, trois semaines après les faits). Cela continue à être le principal élément visible aujourd’hui. Nestlé ne les retire pas.

LES QUESTIONS QUE CE CAS POSE

La première question est la suivante : la crise présente-t-elle un caractère exceptionnel ?

C’est une des questions les plus importantes et la réponse est oui et non.

La campagne est-elle exceptionnelle par le caractère de l’attaque de Greenpeace ?

Pas vraiment. Les méthodes de Greenpeace sont connues et on a déjà vu de sa part des cas de campagnes :

-       ciblées contre une marque

-       produisant un rapport « choc » de référence

-       parodiant les codes et les publicités de la marque, vidéo à l’appui

-       proposant un site dédié et habillant les espaces web de l’ONG

-       équipant les militants pour faire du bruit (e-mailing au président de l’entreprise, maintenant social media)

-       comportant des manifestations « IRL » d’activistes

Les précédentes campagnes Greenpeace contre Apple et Dove, contre la déforestation de l’Indonésie déjà, étaient de bons exemples d’un peu tout cela.

L’originalité de la campagne Greenpeace repose donc plutôt sur la combinaison des moyens proposés et sur le fait d’utiliser tous les canaux disponibles, comme la modification des avatars des militants et le vandalisme de la page Facebook de la marque.

On l’avait vu à l’occasion du « hoax » Sprite de l’été dernier : les formes d’attaques contre les marques se font de plus en plus sophistiquées. La contestation des marques et des entreprises a toujours existé, elle s’étend sous de nouvelles formes, de nouveaux territoires et avec plus de professionnalisme.

Le web social offre aux organisations qui ont des bases de militants de nouveaux moyens d’action : c’était d’ailleurs la principale leçon de la campagne online du candidat Obama.

Là où le cas Nestlé n’a pas de précédent, c’est dans le vandalisme de la page Facebook de l’entreprise ciblée. Et c’est justement sur cet espace-là que Nestlé a commis ses erreurs.

Mais dire qu’on entre dans l’ère de la web-guérilla, comme le fait ReadWriteWeb, n’aura comme effet de faire fuir les entreprises du web social dont le cauchemar est de se retrouver à gérer une situation similaire à Nestlé.

La campagne est-elle exceptionnelle par les résultats qu’elle a obtenus ?

Oui, mais pas unique pour autant. Pour répondre à cette question, je prendrais quatre indicateurs qui se veulent objectifs :

-       le nombre de vidéos vues. Greenpeace en comptabilise plus de 900 000 sur l’ensemble de la campagne. Il est certain qu’aucune entreprise ne signerait pour avoir 900 000 vues sur une vidéo dénigrante. Pour autant, on a déjà vu des phénomènes d’embrasement plus importants : les vidéos Domino’s par exemple avaient totalisé 1 million de vues en deux jours. Les vidéos Sprite sus-mentionnées n’en étaient pas loin après quelques jours d’activité. Certaines vidéos de « mauvaises pratiques » de la grande distribution ont été vues des millions de fois sur Dailymotion.

-       l’activité sur la page Facebook. Les statuts postés par Nestlé ont donc été commentés jusqu’à 200 fois, ce qui n’est somme toute pas gigantesque pour une page qui compte 90 000 fans. En revanche, sur l’onglet « just fans », c’est un véritable carnage.

-       La visibilité dans les médias de masse. Difficile d’avoir une réponse claire à cette question pourtant clé : c’est lorsque la crise bascule dans les médias de masse que l’entreprise ou la marque est véritablement en danger. Hors, il est difficile de reconstituer le bruit « offline » autour de cette affaire. On retrouve assez facilement la couverture des grands médias anglophones de la presse écrite ; en ce qui concerne l’impact télévision et radio, je n’ai pas beaucoup d’éléments.

-       l’impact sur le cours de bourse : il est réel comme le montre la capture d’écran de ReadWriteWeb. Mais pas forcément durable.

À noter enfin sur ces aspects quantitatifs : Greenpeace annonce 120 000 e-mails envoyés à Nestlé.

Le reste (billets sur les blogs, mentions sur Twitter, etc.) est surtout un gros os à ronger pour les experts en médias sociaux qui font leurs choux gras de ce genre de cas, pas si fréquents d’ailleurs, afin de démontrer l’impact du web social en matière d’opinion et de réputation.

Méfions-nous de la circulation circulaire (tous les professionnels de la communication en auront entendu parler, mais quelle part du grand public ?) et de l’ethnocentrisme du microcosme et de l’intelligentsia des médias sociaux (« les blogs que je lis en parlent, donc tout le monde en parle »).

Mais surtout, la visibilité de cette campagne, Greenpeace la doit à… Nestlé : ce qui a permis à la mayonnaise de monter, c’est avant tout la réaction de Nestlé qui a ouvert des brèches à Greenpeace.

Chercher à faire retirer la vidéo a été une aubaine pour Greenpeace. Demander aux internautes de ne pas utiliser le logo détourné à envenimé les choses.

Bref, et une nouvelle fois dans l’histoire de la communication sensible, c’est en plaçant le juridique (le droit) avant l’opinion (le débat, la morale) qu’on jette de l’huile sur le feu.

Pour autant, la campagne montre-t-elle le rôle déterminant du community manager ?

On aurait tort de croire qu’un bon community manager, ou un bon community management, aurait permis de rééquilibrer la situation (voir l’analyse très juste d’Anthony Poncier) : le community management ici aurait surtout pu éviter quelques erreurs :

-       la demande de non-utilisation du logo détourné

-       le trop grand nombre de statuts qui montrait une forme de panique

-       les réponses sèches à certains internautes, qui ont donné lieu à des captures d’écran qui sont en effet assez hallucinantes. L’humilité est pourtant l’une des premières valeurs à s’appliquer en situation sensible. Ici, la tonalité employée est évidemment inadmissible de la part d’une entreprise… C’est en réalité celle d’un individu, forcément rendu nerveux par les événements, et on ne peut faire que l’hypothèse d’une trop grande liberté laissée à l’administrateur de la page.

Cela dit, je trouve injuste de dire que Nestlé n’a pas géré ou a fait preuve de l’amateurisme le plus total.

Des erreurs plombantes ont été commises, cf. ci-dessus, mais c’est assez facile de charger l’entreprise et on notera que Nestlé a quand même :

-       fait preuve de réactivité : réponses quasi-immédiates sur le site du groupe, certes dans une tonalité très corporate, mais elles étaient là et bien là

-       systématiquement renvoyé sur ces positions qui n’ont pas bougé

-       observé un principe de « laisser parler », quitte à laisser sa page Facebook se faire vandaliser

-       publié son mea culpa quant à son attitude

Quelle organisation pour les médias sociaux ?

On peut se demander à qui reportait l’administrateur de la page Facebook Nestlé, ce qui pose justement la question de l’organisation de la fonction social media dans l’entreprise.

Derrière cela, il y a deux choses :

-       la question du profil du community manager

Si vous vous êtes intéressés au cas, vous aurez déjà lu plusieurs fois qu’il faut cesser de confier des postes de community managers à des juniors juste parce qu’ils sont de la génération Y. C’est tout à fait exact. Jeremiah Owyang : « voyez votre page Facebook comme un point de vente. Le confieriez-vous à un junior ? ».

La compétence est complexe parce qu’elle suppose à la fois une compréhension des codes des médias sociaux (et on observe de sacrés gaps culturels entre, disons, les moins de 35 ans et les plus de 35 ans) et une compréhension des enjeux de marque (rare chez les juniors), voire du porte-parolat (qui demande carrément d’être très senior).

C’est aussi une compétence qui s’encadre : par exemple avec des guides d’animation des médias sociaux et des formations à l’animation des espaces sociaux. Pas de solution miracle pour autant : le community manager va apprendre l’essentiel en marchant.

-       la question du pilotage de la fonction.

Je suis effaré de voir ReadWriteWeb (dont vous aurez compris que le papier m’a quelque peu… agacé) écrire que les agences de communication doivent être hors du coup, c’est une grave méconnaissance du rôle des agences qui sont là pour conseiller (et justement pour éviter aux entreprises de commettre des erreurs), pas pour piloter… Mais passons.

Plus globalement, il s’agit de savoir si la fonction community management relève du marketing (ce qui fait sens sur Facebook quand on est sur une page de marque, outil de relation client avant tout), de la communication (ce qui fait sens pour un espace d’entreprise), d’une autre direction ou d’un autre service.

Le ou les community managers de Nestlé viennent-ils d’une culture marketing ou réputation ? Dans un cas de crise comme ici, c’est en tout cas à la communication de piloter, pas au marketing. Les process internes doivent donc permettre à la com de prendre le lead.

Quid du porte-parolat sur les médias sociaux ?

Et oui, une entreprise cotée a des obligations et on voit ici à quel point les médias sociaux sèment la zizanie dans l’organisation de la communication des entreprises : un statut, un commentaire sur Facebook restent des prises de position publiques de la compagnie… Les procédures de validation ont parfois du bon.

Un problème de stratégie ?

On a aussi beaucoup lu dans les billets d’analyse de cette crise Nestlé que cela montrait que Nestlé n’avait pas de stratégie médias sociaux, pas de réflexion, que cela montrait qu’on avait juste lancé un outil, etc.

Peut-être est-ce le cas, peut-être pas, je n’en sais rien : personnellement, je ne crois pas que Nestlé partait de zéro ou a construit tout cela n’importe comment ; mais je crois surtout que la question posée ici est celle de la bonne gestion de crise plutôt que de la bonne stratégie médias sociaux.

Car ce n’est pas en définissant des principes de bonne conduite sur sa page Facebook que l’on empêche des militants d’ONG motivés de la pourrir.

Comment gérer les attaques ?

C’est ici qu’il ne faut pas confondre expertise des médias sociaux et expertise de la crise. De nombreuses entreprises se préparent aux situations de crise en réfléchissant sur la nature des risques, les scénarios possibles, en définissant des process et des responsabilités et en formant leurs équipes. D’autres ne le font pas et ce cas vient rappeler qu’il est tout simplement bon de se préparer.

Rien de nouveau sous le soleil : il faut se préparer aux crises, entretenir son état de préparation… et intégrer la dimension social media dans la crise, à plusieurs niveaux :

-       dans l’analyse des risques (les médias sociaux font naître de nouveaux risques ou permettent à des signaux de se propager plus facilement)

-       dans la fonction de veille (savoir ce qui se dit en situation sensible)

-       dans la gestion de crise (du site corporate aux espace sociaux, en passant par les moteurs de recherche), ce qui suppose a minima d’intégrer un spécialiste du web dans la cellule de crise. Voir notre billet « 15 trucs pour la communication de crise en ligne ».

Qu’aurait pu faire Nestlé ?

En dehors de toutes les considérations de stratégie ou d’organisation, la réponse n’est pas franchement simple.

Il me paraît d’abord difficile, comme je le disais ci-dessus, de se fixer comme objectif de calmer les ardeurs de militants d’ONG. Ils ne sont pas là pour être de bonne foi avec Nestlé et feront tout ce qu’ils peuvent pour appuyer là où ça fait mal. Avec ce type de public, c’est une bataille de communication qui s’engage, mais l’enjeu est la décision industrielle (raccourcir le délai de 2015 comme horizon pour une « huile de palme 100% durable », entre autres).

Au mieux peut-on donc ne pas envenimer la situation, ce qui consiste souvent à faire le dos rond.

De plus, il s’agit d’un sujet où la marque n’aura pas d’ambassadeurs : on ne peut pas imaginer de voir la conversation s’équilibrer d’elle-même.

Il aurait sans doute fallu davantage de proximité dans la formulation des positions : la production d’une vidéo questions – réponses avec le président ou l’autorité compétente chez Nestlé aurait peut-être permis de mieux faire comprendre les positions de la compagnie et permis d’équilibrer le débat.

Je ne crois pas à la possibilité de cantonner le débat dans un onglet spécifique de la page Facebook prévu à cet effet. Je pencherais plutôt pour la définition d’une politique d’usage de la page Facebook qui renverrait l’intégralité de la discussion « huile de palme » sur un espace type plate-forme de feedback (« si vous souhaitez parler de l’huile de palme, rendez-vous sur notre espace dédié »), plus facile à modérer.

Maintenant, faut-il ou pas supprimer les commentaires négatifs qui continuent à être postés en permanence, telle est la question. C’est tout à l’honneur de Nestlé de les laisser en ligne, mais ça fait sacrément désordre.

Franchement ? Comme Cédric Deniaud, qui a à mon avis produit la meilleure analyse du web francophone sur le sujet, je définirais le « contrat social » de la page Facebook et une fois que l’espace de « discussion » sur l’huile de palme (et/ou d’autres sujets) est créé, je renverrais la totalité des conversations dessus, quitte à supprimer les commentaires « hors sujet ».

La bonne nouvelle pour Nestlé, c’est que la critique se lasse toujours. Nestlé doit donc aussi et surtout reprendre le cours de l’animation de sa page avec son flux d’infos et d’annonces, et reprendre la question de son organisation social media et process de crise.

LES ENSEIGNEMENTS

Allez hop, on résume en 10 points clé :

1-Cette crise nous apprend que les attaques contre les marques peuvent se faire de façon de plus en plus sophistiquée, en s’engouffrant sur les espaces sociaux des marques.
2-Facebook (beaucoup plus que Twitter) est le lieu à risque, de par la population massive qu’on y trouve d’une part, de par la liberté de s’exprimer que les fonctionnalités permettent.
3-Quand la logique juridique prend le pas sur la logique d’opinion, on risque le pire. Les codes du web accommodent mal des réglementations : les entreprises sont renvoyées à des interrogations morales et ne peuvent se réfugier derrière le droit.
4-Tous les cas de démonstration de l’impact du web, comme celui-ci, sont utilisés par les professionnels de la profession à des fins prosélytes. C’est à la fois normal et polluant, mais cela invite à bien se poser la question de l’impact réel.
5-Cette crise peut être qualifiée de crise à fort impact, mais on n’est pas pour autant devant quelque chose de dévastateur (notamment parce que l’impact dans les médias audiovisuels ne semble pas clair et massif)
6-L’activisme est avant tout un truc anglo-saxon. Très clair ici.
7-C’est grâce aux erreurs de Nestlé que Greenpeace a réussi sa campagne.
8-Cette crise pose la question de la réflexion de l’entreprise sur la gestion de ses risques, plutôt que de celle de sa stratégie médias sociaux (mais elle ne l’empêche pas pour autant). Il faut plus que jamais se préparer aux risques (évaluation, scénarios, process, formations), et y intégrer la dimension médias sociaux.
9-La bonne gestion des médias sociaux est avant tout une question d’organisation pour les entreprises, et une question complexe. Nécessité d’avoir une stratégie claire, besoin de profils seniors, de multi-compétences, enjeux de périmètres entre la communication et le marketing, ROI à expliciter : c’est la quadrature du cercle et il faut faire des choix.
10-Chaque espace social doit avoir une vocation clairement définie : le mythe de la transparence et du laisser-faire doit être dépassé. Laisser publier des messages négatifs revient in fine à les encourager (enfin, à ne pas les décourager). Et à ce sujet, Facebook est davantage un lieu à vocation « marketing » que « corporate ». Même si les deux ne s’excluent pas toujours.
Billet initialement publié sur Internet & Opinion(s)

Photo de une CC Flickr chibi_ro

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http://owni.fr/2010/04/09/les-enseignements-du-cas-nestle-greenpeace/feed/ 10
Chine : Les internautes s’élèvent contre le départ de Google http://owni.fr/2010/01/18/chine-les-internautes-selevent-contre-le-depart-de-google/ http://owni.fr/2010/01/18/chine-les-internautes-selevent-contre-le-depart-de-google/#comments Mon, 18 Jan 2010 18:39:24 +0000 Rougemer http://owni.fr/?p=7082 [NDLR] Cet article est la traduction d’un texte publié par Bob Chen. Les liens sont en chinois ou en anglais

Do no evil” (Ne faites pas le mal) est la devise de Google. L’ironie de la chose dans l’affaire de Google en Chine est que Google a aidé le gouvernement chinois à censurer l’accès des internautes chinois à des informations “sensibles”, une condition imposée à Google par le gouvernement chinois pour opérer en Chine.  Cette fois-ci, cependant,  Google a pris la mouche et rendu publics ses différends avec les autorités chinoises. Google va probablement quitter la Chine.
Le billet publié sur le blog officiel de Google affirme que Google-Chine a été l’objet d’attaques de hackers. Une tierce partie a eu accès aux informations d’utilisateurs de Google, dont beaucoup d’activistes.
Ce que l’on connait déjà est l’auto-censure de Google. Par exemple, si on tape les mots tel que Tiananmen dans Google.cn depuis la Chine, on n’obtient aucune photo ou texte concernant la crise de 1989 en Chine.
Quand, le 13 janvier au soir, Google a annoncé qu’il arrêtait sa censure automatisée de son moteur de recherche en Chine, les internautes chinois se sont précipités sur le site web pour faire des recherches sur des mots “sensibles” auxquels il n’avaient jamais eu la chance d’avoir accès. Sur tous les comptes Twitter, forums et réseaux de discussion chinois, on s’est mis à parler de Google et son éventuel départ de la Chine.
Sur Twitter, pzhtx écrit :

Google热榜中“天安门”上升到第一了,中国网民在送Google最后一程

Tiananmen est arrivée en tête des recherches. Les internautes chinois disent de cette façon  ” au revoir ” à Google.

Les internautes chinois déplorent d’être maintenant confinés au sein du plus grand réseau Internet du monde, encerclés par une Grande Muraille faite de pare-feu et par une censure sans concessions.
Un message sur Twitter a  fait le tour du web chinois :

Facebook的原罪是它能让人认识想认识的人,Twitter的原罪是它能让人说出想说的话,Google的原罪是它能让人找到想找到的东西,Youtube的原罪是它能让人看到想看到的东西……所以它们都被干掉了
Facebook a eu le tort d’aider les gens à savoir ce qu’ils voulaient savoir. Twitter a eu le tort de permettre aux gens de dire ce qu’ils voulaient dire. Google a eu le tort d’aider les gens à chercher ce qu’ils voulaient chercher. Et Youtube a le tort de nous permettre de voir de qu’on voulait voir.
Alors, pour ça, on les met dehors.

Des millions d’internautes en subissent directement les conséquences : depuis l’expansion de Google en Chine, son moteur de recherches, sa messagerie Gmail et son outil de traitement de texte Google Doc ont largement été utilisés. Un internaute du site Xiaonei (Renren.com, note du traducteur), un réseau social très populaire chez les jeunes, était paniqué :

陆铠 :早上看到新闻说“谷歌将退出中国市场”……吓醒了……我的Gmail,我的Google docs,我的谷歌咨询,我的互联网

Quand j’ai appris que “Google se retire du marché chinois”, j’ai eu vraiment peur. Mon Gmail, mes documents Google, mes recherches Google, mon réseau internet.

Ces derniers temps, il est arrivé des choses peu ordinaires dans le cyber espace chinois. Le portail Baidu a été attaqué par des soit-disant hackers iraniens, provoquant une “cyber-guerre”. Le moteur de recherche local, qui possède la plus grande part de marché, Baidu, est souvent comparé à Google. Sa réputation est cependant entachée par une forte censure, et aussi parce qu’il a bridé les recherches des internautes sur l’affaire du lait pour bébés empoissonné, après avoir accepté de l’argent des producteurs de lait, par exemple.

王子健 :百度该不知道的都不知道,谷歌不该知道的都知道,他知道的太多了…

Ce qu’on ne doit pas savoir, Baidu ne vous le fera pas savoir, tandis que Google vous le dira. On a appris beaucoup de choses avec Google. Et parmi les internautes, c’est Google le [moteur de recherches] qui est très apprécié.

樊春晓→槑 :谷歌退出中国市场?!谷歌有骨气,谴责xx一个,没有民主的地方,谷歌情愿退出,道义、金钱,什么更重要?我收回以前说老外没文化的话,现在他们为我们诠释了什么叫舍身取义,XX,看看现在的中国人,祖宗的美德一点都没留下,枉为华夏子孙.

Google quitte le marché chinois ? Voilà la moralité de la compagnie : dans un lieu sans démocratie, Google a choisi de partir. Qu’est-ce qui est le plus important, l’argent ou la moralité et la justice ? Je retire ce que je disais avant sur les grossiers étrangers : ils nous ont montré ce que veut dire se sacrifier pour la bonne cause. Regardez la Chine aujourd’hui. De la vertu et des mérites de nos ancêtres, il ne reste plus rien. Ça me fait mal au cœur d’être un descendant de la grande nation des Hans。

On trouve aussi des blagues sarcastiques qui font le tour de la Toile :

90后:今天我翻墙,看到一个国外网站叫Google的,妈的全是抄袭百度的。00后:翻墙是什么? 10后:网站是什么? 20后:国外是什么?
Génération 1990 : aujourd’hui j’ai sauté par dessus le mur (Ndt : le pare-feu de la censure), et j’ai vu un site web étranger, qui s’appelle Google. Putain , c’est une copie totale de Baidu !

Génération 2000 :  sauter le mur, c’est quoi ?
Génération 2010 : Site web ? connais pas.
Génération 2020 : Étranger ? quel étranger ?

唐鹏 :我党威武,我天朝万岁!!谷歌终于要“自愿”退出中国市场了!!!

Tang Peng  : Longue vie à la dynastie du Parti  Communiste Chinois, ce grand parti politique ! Finalement, Google voudrait quitter le marché chinois de son propre chef !
Les internautes ont rapidement déduit quelle version de l’information allait être présentée par les chaines de télévision CCTV (chaines d’état chinoises).

cctv新闻稿:近日谷歌公司由于黄色搜索,侵犯中国作家著作权等问题,遭到了中国网民的普遍抵制。由于业绩下滑严重,考虑退出中国市场。这又是一次中国网民抵制外国不良网络服务商的成功案例!

Informations de la CCTV : Récemment, Google a rencontré des problèmes avec des sites pornographiques, et le non-respect de droits d’auteurs ;  pour ces raisons, les internautes chinois l’ont boycotté. Subissant alors des baisses de revenus, Google a envisagé de se retirer du marché chinois. Voilà encore un nouveau cas où le peuple chinois boycotte un site web étranger plein de mauvaises intentions !

Le mouvement pour déposer des fleurs au pied des bureaux de Google en Chine a gagné de l’ampleur sur la toile. C’est une façon de rendre hommage à Google et d’exprimer le mécontentement et l’amertume à l’égard de la censure. Devant le siège de Google à Pékin, des internautes ont commencé à organiser la commémoration en déposant des fleurs.

» Article initialement publié sur Global Voices

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http://owni.fr/2010/01/18/chine-les-internautes-selevent-contre-le-depart-de-google/feed/ 1